Un Illustre inconnu, un film de Matthieu Delaporte – Critique

Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, Mathieu Kassovitz fait partie des grands noms du cinéma Français. Réalisateur controversé, acteur inégal, personnalité iconoclaste, il est capable d’enchaîner les chefs d’œuvres et les pires navets, de La Haine à L’Ordre et la morale en passant par Gothika, Le 5ème élément ou Babylon AD. Ce dernier lui avait d’ailleurs valu une petite notoriété il y a quelques années, lorsque sortait un making-of officiel du film, intitulé Fucking Kassovitz, et qui montrait l’accumulation de bourdes et la somme de bêtise humaine qui avait fait de cet ambitieux projet une série B à l’esthétique douteuse. Alors, forcément, voir le bonhomme en tête d’affiche d’un film ayant pour titre Un Illustre inconnu, ça peut surprendre…

Synopsis : Sébastien Nicolas a toujours rêvé d’être quelqu’un d’autre. Mais il n’a jamais eu d’imagination. Alors il copie. Il observe, suit puis imite les gens qu’il rencontre. Il traverse leurs vies. Mais certains voyages sont sans retour.

Fucking Kassovitz

Et pourtant, c’est bien lui qui porte le film sur ses épaules, de bout en bout. On peut ne pas aimer le directeur ou la personne, mais force est de reconnaître que sa prestation d’acteur est ici impeccable, dans un rôle casse-gueule sur lequel reposent la réussite et la crédibilité du scénario. Kassovitz entre totalement dans la peau de ce personnage, ou plutôt de ces personnages. Car c’est là la subtilité du film. Le protagoniste n’est, finalement, qu’une page blanche, un bloc de glaise malléable à l’envie, et qui se modifie au fur et à mesure de ses rencontres avec des inconnus, dont les caractéristiques l’attirent. L’acteur joue donc un double rôle, celui de Sebastien Nicolas, et celui de Henri de Montalte. Et, tout comme dans le film, ce n’est pas tant l’histoire que la transformation qui fascine.

Si le poids du maquillage se fait souvent sentir sur son visage, c’est plus par son physique que Kassovitz se détache, par une présence monstrueuse, qu’il parvient toutefois à dissimuler lorsqu’il redevient le lisse et insipide Nicolas. Il habite littéralement ses personnages, leur créant des manières, des tics, une gestuelle, un langage différent. La-dessus d’ailleurs, il faut également saluer le travail du duo constitué de Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière, qui signent des dialogues très bien écrits, qui ont dû être d’une aide précieuse à Kassovitz pour mieux rentrer dans la peau de ses différents protagonistes.

Sans contrefaçons

L’histoire en elle-même, en revanche, ne tient encore une fois que par la prestation de Kassovitz. Que ce soit le postulat de départ ou les divers rebondissements étalés tout au long du film, Un Illustre inconnu n’est pas crédible une seule seconde. Pourtant, et c’est là la magie du cinéma, une forme de magie opère, et on a envie d’y croire. Il y a comme une fascination à observer cet homme au-delà du banal prendre l’identité d’un autre, lui imprimer de nouvelles caractéristiques, et vivre sa vie (la sienne en plus de celui qu’il imite) à travers lui. Finalement, le dénouement pourrait confiner au ridicule, or il n’en est rien, on se surprend à ressentir un certain soulagement.

Difficile tout de même de ranger Un Illustre inconnu dans un genre particulier. Le film débute comme un thriller un peu glauque et franchement perturbant, alors que le spectateur est placé dans la position du voyeur, observant les perversions de Nicolas. Puis, à mi-parcours, le scénario bascule sur autre chose, plus proche du drame, plus humain, plus tendre aussi. La mise en scène suit ce revirement et l’accompagne, se faisant plus douce et plus lumineuse au fur et à mesure que les événements progressent. Totalement inclassable, cette œuvre tantôt malsaine, tantôt mélancolique, est plutôt une bonne surprise, et parvient à questionner le spectateur sur le thème de l’identité et de la personnalité.

Un Illustre inconnu – Fiche Technique

France – 2014
Réalisateur : Matthieu Delaporte
Scénaristes : Matthieu Delaporte, Alexandre de la Patellière
Distribution : Mathieu Kassovitz ( Sebastien Nicolas/Henri de Montalte), Marie-José Croze (Clémence Cornelli), Hugo Le Martret (Vincent), Eric Caravaca (Capitaine Deveaux), Philippe Duclos (Le Prêtre)
Producteurs : Dimitri Rassam, Alexandre de la Patellière
Directeur de la photographie : David Ungaro
Compositeur : Jérôme Rebotier
Monteur : Célia Lafite-Dupont
Production : Chapter 2, Pathé, Orange Studios, VIP Cinéma 1, Galflin Productions, Fargo Films, Nexus Factory
Distributeur : Pathé Distribution

Auteur : Mikael Yung

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.