Sur les chemins noirs : une épopée existentielle au travers de la nature et des mots

Film à la fois actif et contemplatif, Sur les chemins noirs témoigne de la beauté des paysages français, servis par la quête personnelle d’un homme prêt à tout pour ne pas sombrer dans la désolation.

Pierre, joué par Jean Dujardin, utilise le malheur de son accident pour le transformer en bonheur pur, au plus près du monde naturel.

L’appel de la nature

Après une terrible chute, Pierre, écrivain de renom, tombe dans le coma. A son réveil, il décide de renouer avec ce qui le fait vibrer, en plus de l’écriture : la marche. La marche qui renoue l’être humain à la nature et qui est semée d’embûches, car la nature a le droit de reprendre son pouvoir. Constamment transformée par l’être humain, elle regagne cependant de sa vigueur dans les récifs montagneux. Pierre épouse ses formes, sans jamais la heurter. Elle lui permet de se recentrer sur lui-même, lui qui avait l’habitude de se laisser aller aux excès de la célébrité. On ne peut pas mentir avec la nature : elle nous permet de reprendre avec force notre identité et de se retrouver, en quelque sorte. Pierre écoute le son des pierres qui s’entrechoquent, du vent qui heurte les falaises et surtout, le silence paisible des montagnes. Elle est une source d’inspiration pour lui : elle l’aide à mettre des mots sur ses pensées.

La foi en la vie 

Pierre ne se laisse pas aller : il lutte avec effort contre la faiblesse de son corps, et le mental prend le dessus. Il veut la faire, sa traversée, quoi qu’il en coûte. Le film nous pousse à nous surpasser, à surmonter les obstacles qui font partie intégrante de l’existence. Malgré les réticences de son entourage, il y va, et cet acharnement lui coûtera quelques blessures. Néanmoins, la force de sa volonté le porte, et lui ouvre les portes de sa propre existence. Ce qu’il cherche, c’est la liberté, chose qu’il ne trouve qu’en communion avec la nature.

Des rencontres éphémères

Durant tout le film, Pierre rencontre des personnes que l’on ne voit qu’une seule fois à l’écran. Chaque rencontre est une séquence hors du temps, imprégnée de douceur et d’humanité. Aux côtés de ces inconnus, il découvre d’autres modes de vie, d’autres manières de percevoir le quotidien. Loin de tout éclair citadin, ces personnes vivent en harmonie avec la nature : elles l’embrassent sans la fragiliser. Il rencontre toutes sortes de personnes et apprend de chacune d’elle, au-delà de la solitude qui l’accompagne dans les hauteurs. Même lorsque ses connaissances le rejoignent dans sa marche, on ressent en tant que spectateur tout l’amour et la bienveillance qui ressort de leur relation.

Une histoire à contre-courant

La construction en flash-back du film est extrêmement intéressante : au lieu de commencer par l’accident pour ensuite relater la traversée, il y a des va-et-vient permanents entre son présent et son passé, avant son accident. Il y a ainsi une interdépendance entre sa vie précédente et sa vie courante, comme pour montrer qu’il n’aurait pas pu parcourir la France sans son accident. Chaque événement a une conséquence, et Pierre a choisi de rebondir sur son malheur. Malgré les difficultés, son accident lui a permis de réaliser son objectif et d’accéder à la liberté. Le spectateur comprend petit-à-petit la vie passée de Pierre, et ressent de plus en plus sa rage de vivre.

Une image à fleur de peau

La caméra épaule est très présente dans la première moitié du film et se calme dans la seconde, comme si les troubles et les tourments de Pierre s’estompaient au fur et à mesure de sa marche pourtant difficile. D’ailleurs, cette caméra tremblante contraste avec la stabilité des montagnes, comme si leur simple présence permettait d’apaiser les doutes. Aussi, les gros plans sont nombreux, focalisés sur le visage mutilé de Pierre. Les gros plans soulignent son regard et le tremblement de ses lèvres, autant que son appartenance à la nature, par la seule présence de son corps. Jean Dujardin est épatant de sensibilité et de sincérité ; j’avais presque l’impression de voir l’acteur arpentant les hauteurs à la place du personnage.

Alors que les décors sont réfléchis et mis en scène dans les séquences à la ville, les plans larges des montagnes, les contre-plongées et les vues de haut se suffisent à eux-mêmes pour montrer la beauté du décor, c’est-à-dire de la nature. Ces plans, opposés aux gros plans que nous venons de mentionner, témoignent de la petitesse humaine, trace minuscule dans les pas géant de la montagne.

La poésie des mots

A l’origine, le roman de Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs fait partie de ces histoires qu’il faut absolument présenter sur grand écran, tant le récit se met au service de l’image. Entre quelques observations naturelles et réflexions sur la nature humaine, la voix-off de Jean Dujardin relatant les mots de Sylvain Tesson sonne comme une douce mélodie empreinte de poésie. D’ailleurs, Pierre est le double de Sylvain Tesson, qui a réellement vécu l’accident. Réalité et fiction se mêlent pour ne faire qu’un. Mise en abîme assumée, Sylvain Tesson lui-même a utilisé son accident à des fins créatrices.

Enfin, les mots utilisés par l’auteur relient le corps et l’esprit ; corps soumis aux blessures et esprit enflammé de liberté. On pourrait dire que c’est ça, Sur les chemins noirs : la lutte entre le corps et l’esprit, dont l’issue n’est possible que par la force de la volonté.

Bande annonce : Sur les chemins noirs

Fiche technique :  Sur les chemins noirs

  • Titre de travail : Les Chemins de Pierre
  • Réalisation : Denis Imbert
  • Scénario : Denis Imbert et Diastème, d’après le récit Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson
  • Costumes : Marie Credou
  • Photographie : Magali Silvestre de Sacy
  • Son : Nicolas Bouvet-Levrard, Florent Denizot et Damien Luquet
  • Montage : Basile Belkhiri
  • Production : Clément Miserez et Matthieu Warter
  • Production déléguée : David Giordano
  • Sociétés de production : Radar Films ; Apollo Films, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, JD Prod, Echo Studio, France 3 Cinéma et TF1 Studio (coproductions)
  • Société de distribution : Apollo Films / TF1 Studio
Note des lecteurs4 Notes
4.5

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.