Quand les vagues se retirent de Lav Diaz : l’impossible rédemption

Présenté à la Mostra de Venise en 2022, Quand les vagues se retirent vient de sortir dans nos salles. A travers le portrait d’un lieutenant aux prises avec un dilemme moral, Lav Diaz y dénonce la violence du gouvernement philippin. Un cri de désespoir, entre réalisme documentaire et film noir.

Une culpabilité corrosive

Hermes Papauran, enquêteur renommé de Manille et professeur à l’Institut de Criminologie, découvre que le gouvernement a orchestré le meurtre de dizaines de revendeurs de drogues. Dès lors, il développe un psoriasis sévère, qui le contraint à s’isoler. Cette retraite coïncide aussi avec la plainte pour violences conjugales déposée à son encontre par son ex-femme. Symbole de sa culpabilité, la maladie de peau d’Hermes le ronge petit à petit, aussi bien physiquement que moralement. Au même moment, Supremo Macabantay, son ancien professeur, ressurgit après dix ans de prison. Envoyé derrière les barreaux par Hermes lui-même, il est bien décidé à se venger. Rattrapé par ces fantômes surgis du passé, Hermes bascule progressivement de lieutenant respecté à rebut de la société: le film est l’histoire de cette lente déchéance, où la violence prend le pas sur la possibilité d’une rédemption. Héros ambivalent, témoin impuissant de crimes qu’il condamne, mais aussi aux prises avec sa propre violence,  Hermes condense les conséquences d’une répression politique brutale. Avec ce portrait d’enquêteur torturé, Lav Diaz reprend habilement les codes du film noir, auquel il emprunte également le choix du noir et blanc.

L’écume des jours 

Un pari esthétique qui confère à l’image de magnifiques contrastes, tout en l’ancrant dans la dimension du souvenir et de la mémoire. Ainsi, les plages idylliques des Philippines se parent d’une beauté poussiéreuse, semblable à celle d’une vision du passé. Mais ces vagues promettent d’engloutir la maison d’enfance d’Hermes, laissée inhabitée au bord de la mer – à l’image du passé qui vient tout submerger. La nature semble incarner une fatalité à laquelle les hommes ne peuvent échapper: la maladie de peau comme marque d’une culpabilité irrévocable, les cyclones et les vagues comme réponse à la violence humaine. La nature (et en particulier la mer) se fait, selon les mots du réalisateur, l’écho des colères du peuple; ce réseau de symboles et d’images sous-tend tout le film.

Entre réalité et fiction

Tourné l’année dernière, Quand les vagues se retirent fait écho à une douloureuse et récente actualité: dans le contexte de la guerre anti-drogues aux Philippines, l’ancien président Roberto Duterte a fait assassiner des milliers de revendeurs de drogues présumés entre 2016 et 2022. La violence de ces crimes est représentée dans le film à travers le prisme du reportage mené par Raffy, journaliste photo ayant véritablement enquêté sur l’affaire. Lav Diaz fait d’ailleurs la part belle à son travail de photographe, en montrant à l’écran de réelles photos des victimes, prises par Raffy Lerma. La beauté déchirante de celles-ci est mise en évidence par le noir et blanc, créant ainsi des images difficiles à oublier. On retiendra en particulier celle intitulée La Pietà: en reprenant le topo de la mère endeuillée tenant dans ses bras le corps de son fils, le photographe y consacre en martyre la femme d’un des hommes assassinés. Ce réalisme brut  se retrouve aussi dans la violence qui caractérise les personnages d’Hermes et Supremo, et qui finit par virer à la folie; c’est sans doute là que se trouve l’une des plus grandes forces du film.

Bande-annonce du film

Synopsis: Le lieutenant Hermes Papauran, l’un des meilleurs enquêteurs des Philippines, se trouve dans un profond dilemme moral. En tant que membre des forces de l’ordre, il est un témoin privilégié de la campagne meurtrière antidrogue que son institution mène avec dévouement. Les atrocités corrodent Hermes physiquement et spirituellement, lui causant une grave maladie de peau qui résulte de l’anxiété et de la culpabilité. Alors qu’il essaie de guérir, un sombre passé le hante et finit par revenir pour un jugement.

Fiche technique – Quand les vagues se retirent

Réalisation Lav Diaz
Scénario Lav Diaz
Interprétation John Lloyd Cruz, Ronnie Lazaro, Shamaine Centenera-Buencamino
Montage Lav Diaz
Photographie Larry Manda
Production Epic Media, Films Boutique, Rosa Filmes, Snowglobe
Distribution Epicentre Films
Pays Philippines, France, Portugal, Danemark
Date de sortie (France) 16 août 2023
Durée 3h07

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3.5

Festival

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Marius
Mariushttps://www.lemagducine.fr/
Etudiant en Lettres et cinéphile, j'écris ici des critiques de film et des articles sur le cinéma.

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