Moonrise Kingdom de Wes Anderson – Critique du film

Critique du film, Moonrise Kingdom

Synospsis : sur une île au large de la Nouvelle-Angleterre, au cœur de l’été 1965, Suzy et Sam, douze ans, tombent amoureux, concluent un pacte secret et s’enfuient ensemble. Alors que chacun se mobilise pour les retrouver, une violente tempête s’approche des côtes et va bouleverser davantage encore la vie de la communauté.

Au pays de l’amour levant

« Voici l’île de New Penzance. 26 km de long. Plantée de pins et d’érables séculaires. Sillonnées de petits chenaux formées par la marée. Territoire Chickchaw. Pas de routes goudronnées (…) mais des kilomètres de sentiers, de chemins entrelacés, et un bac desservant la baie de Stone 2 fois par jour. Nous sommes en 1965. C’est ici, aux abords du détroit de Black Beacon, qu’une violente tempête, restée dans les annales, viendra s’abattre depuis l’est le 5 septembre. Dans 3 jours. »

Wes Anderson, dès son incipit, via le narrateur (Bob Balaban) nous plonge dans son univers créé de toutes pièces. L’île, factice, s’impose à nous ; submergé par les détails, le film s’ouvre sur un exposé, relevé géographique, topographique, et rapide historique. Le spectateur sait d’entrée où il se trouve et quand. L’élément dramaturgique est imposé dans les secondes qui suivent. Le décor est posé, les prémices de l’intrigue se découvrent lentement. Théâtralement W. Anderson ouvre son film sur un air de musique classique, disséquée par un présentateur, nous sommes dans une maison. Mécaniquement, la caméra observe la maison et ses habitants, un père, une mère, trois bambins, et leur grande sœur : Suzy. Jumelle au cou, enlaçant son chaton, le regard brave mais lointain, les cheveux roux, robe colorée, incandescente. Suzy Bishop (Kara Haward) gamine jugée difficile par ses géniteurs, avocats de profession. Sans véritable amis, passionnée de littérature fantastique, et entretenant une relation épistolaire salvatrice.

Comme souvent avec le réalisateur, l’amour est au centre, l’amour fou, l’amour impossible, l’amour y est surtout interdit. En effet déjà dans Rushmore, l’enfant tombait éperdument amoureux d’une institutrice, alors que dans La Famille Tenenbaum, le frère convoitait sa sœur (non biologique). Mais parmi les thèmes chers à Mr Anderson, la filiation, se distingue par sa récurrence dans sa filmographie : la quête d’une figure paternelle, l’approbation maternelle, autant de sujets qui viennent ponctuer ses films depuis une décennie.

Se dévoile ici, Sam Shakusky (Jared Gilman) héro, scout kaki, orphelin. Personnage central, mais absent lors de son introduction. Sam s’est fait la malle, pour le plus grand plaisir de ses camarades. Sam n’est pas très populaire, jugé bizarre, inadapté. Il est surtout celui qui répond aux lettres de Suzy, celui qui rempli sa boite aux lettres autant que son esprit.

L’on ne vous cachera pas que le diptyque amoureux se déroule autours de ces deux là. On vous laissera, en revanche, le loisir de tirer le voile sur leur histoire :

Vous les verrez s’enfuir, vous les verrez se retrouver, se perdre. Vous les verrez surtout s’aimer, comme seuls les enfants savent le faire. C’est avant tout un film d’amour, de copains, et d’aventure. Comme l’ont bien compris nos deux échappés, ou plutôt nos deux rescapés dirons-nous, qui se sont bien trouvés, échappant à un monde de grands qui ne les comprend pas. Cet amour, sentiment surpuissant, se cristallise durant la plus belle scène du film, au cœur de cette baie, jusque là innommée, devenue le « Moonrise Kingdom » après une brève envolée, passionnelle, liberticide par la suite.

La famille de Suzy s’opposera farouchement à leur liaison, pur délire infantile, fruit d’un esprit abimé, tordu, brisé. Sam apprendra de son côté, que la sienne, ou celle qui en faisait office, décide de ne pas le « reconduire ». Tel le bail d’un appartement que l’on veut quitter puisque la peinture s’écaille, et que le lavabo fuit. Se succéderont alors sur la scène de sa vie sans but apparent, des personnages tout aussi désarçonnés par les déceptions qui s’accumulent : le chef de tribu déchu (Edward Norton), le capitaine de police (Bruce Willis) dont l’amante le délaisse au profit d’un mari qui se sait trompé (Bill Murray). Interviendront ensuite l’action sociale, l’esprit scoute, et le cataclysme naturel, et dans un dénouement aux allures Shakespearienne, où la mort est sans doute préférable à l’amour brimé, Wes Anderson clôturera son meilleur film avec légèreté, dissipant la brume et les maux.

Nous baladant au gré d’une caméra toujours aussi vivante, cadrant ce qui ne saurait être cadré, la nature, insulaire, luxuriante, sauvage mais domptée. Dans une succession de tableaux aux couleurs délicieusement dépassées, spectre d’un décor onirique, idyllique, l’image y polarise l’attention dès que le récit s’y soustrait. Et, renforcée, par une bande originale sublime (signée Alexandre Desplat) le film ondule durant une heure et demie, glissant sur nos souvenirs d’enfants et nos expectations d’adultes.

Fiche technique – Moonrise Kingdom

Réalisation : Wes Anderson
Scénario : Wes Anderson et Roman Coppola
Interprétation: Jared Gilman (Sam), Kara Hayward (Suzy), Bruce Willis (Capitaine Sharp), Edward Norton (le chef scout Ward), Bill Murray (M. Bishop), Frances McDormand (Mme Bishop), Jason Schwartzman (Ben)…
Musique : Alexandre Desplat
Photographie : Robert D. Yeoman
Production : Wes Anderson/ Scott Rudin/ Steven Rales/ Jeremy Dawson
Société de production : Focus Features
Société de distribution (France) : Studio canal
Genre : Comédie dramatique
Durée : 93 minutes
Date de sortie française : 16 mai 2012

 

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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