Le Prophète, un film de Roger Allers: Critique

Alors que le Moyen-Orient est rongé par l’obscurantisme islamiste, faire resurgir l’oeuvre d’un des plus célèbres philosophes locaux du siècle dernier relève presque du geste humanitaire.

Synopsis: Quelque part au Moyen-Orient, Almitra est une petite polissonne de huit ans ayant décidé de ne plus parler depuis la mort de son père. Un jour où elle accompagne sa mère dans la résidence d’un prisonnier politique, elle fait la connaissance un poète auquel elle s’attache aussitôt. Quand celui-ci est amené par des soldats, elle décide de le suivre pour profiter de ses enseignements.

Quand la philosophie orientale prend vie…

Qu’elles qu’aient été ses réelles intentions, Steve Hanson cherche depuis près de 10 ans à adapter Le prophète, l’œuvre du poète libanais Khalil Gibran datant de 1923 -que la  promotion annonce comme « le second livre le plus lu au monde après la Bible »… un argument déjà avancé par Le Petit Prince six mois plus tôt ! Le projet, a, à présent pu voir le jour grâce au soutien de plusieurs réalisateurs reconnus dans le domaine de l’animation : Roger Allers (Le Roi Lion), Tomm Moore (Brendan et le secret de Kells), Bill Plympton (Des idiots et des anges), Joann Sfar (Le chat du Rabbin)… Si le film réunit tant de réalisateurs aux styles graphiques distincts, c’est que le défi de cette adaptation est de donner vie à plusieurs des 26 poèmes que comprend le recueil en donnant à chacun une identité visuelle –et parfois même musicale– bien spécifique.

Pour éviter de n’être qu’une série de saynètes bavardes et mystiques, le long-métrage, a dû se pourvoir d’une trame narrative qui serve de lien à chacune de ces envolées lyriques. C’est cette colonne vertébrale qu’a élaboré Roger Allers, qui a, pour l’occasion imaginé cette histoire très banale mais toujours efficace pour illustrer la notion de transmission intergénérationnelle, d’une rencontre entre une petite fille et un homme, Mustafa qui est très vraisemblablement une représentation de Gibran. En choisissant de ne pas localiser ni dater l’action (on parle juste d’un village répondant au nom d’Orphalese), qui pourrait se situer n’importe où entre l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient ; à une époque qui est probablement celle de l’Entre-deux-guerres, le conte s’assure une certaine universalité. Rapidement, la relation entre la jeune Almitra et sa mère Kamila est occultée au profit du parcours de Mustafa et des discours qu’il va tenir aux villageois. Les thématiques du deuil du père et de la condition sociale de la femme qui auraient pu être développées passent ainsi aux oubliettes. Une animation assez classique qui profite surtout de la beauté de ses décors méditerranéens, c’est à cela que l’on reconnait cette partie centrale qui n’est là que pour servir de fil rouge entre les scènes véritablement mémorables du film.

Alors que la trame est très enfantine, chacune des prestations techniques que sont les illustrations des propos de ce philosophe humaniste, sont à la fois des performances techniques saisissantes et des leçons de vie d’une sagesse épatante. Chacune de ces représentations oniriques a donc de quoi déconcerter le jeune public, tant les sujets abordés sont sujets à des réflexions abstraites potentiellement complexes : l’amour, le travail, la mort, le rapport à l’autorité…  Autant d’étapes dans un voyage spirituel entrainant, mais dont le manque de fluidité narratif est flagrant : un ton à deux vitesses (entre immaturité un peu mièvre et métaphysique savante) et d’incessantes ruptures de rythme. Il devient alors facile de comprendre que le film ait du mal à trouver son public en dehors des amateurs de Salma Hayek, qui, en plus de coproduire et de doubler la mère (en anglais mais aussi en français!), assure à elle-seule toute la promotion du film.

On en vient invariablement à se demander si cette façon de faire était la meilleure façon de porter à l’écran les écrits de Khalil Gibran, voire même, s’ils avaient leur place au cinéma. En revanche, une certitude est à tirer du visionnage de ce film bancal : c’est que la lecture du recueil de poèmes dont il est inspiré doit être une expérience particulièrement enrichissante!

Le prophète: Bande-annonce VF

Le prophète: Fiche technique

Etats-Unis, Liban, Canada, Qatar
Genre: Animation
Durée: 85 min
Sortie en salles le 02 décembre 2015

Réalisation: Roger Allers, Tomm Moore, Bill Plympton, Joann Sfar…
Scénario: Roger Allers et Hanna Weg, d’après l’oeuvre de Khalil Gibran
Voix-off VO: Liam Neeson (Mustafa), Quvenzhané Wallis (Almitra), Salma Hayek-Pinault (Kamila), John Krasinski (Halim)…
Voix-off VF: Mika (Mustafa), Salma Hayek-Pinault (Kamila), Nicolas Duvauchelle (Halim)…
Musique : Gabriel Yared
Producteurs : Steve Hanson, Jose Tamez, Salma Hayek-Pinault, Clark Peterson, Ron Senkowski, Marci Levine…
Sociétés de Production: Block / Hanson, Participant Media, Doha Film Institute…
Distributeur: Pathé
Budget : /
Festivals: Hors-compétition au Festival du Cinéma Américain de Deauville en septembre 2015 et une double nomination au prix du meilleur réalisateur et du meilleur film d’animation indépendant aux Annie Awards 2016.

Festival

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Deauville 2026 : I’ll Be Gone in June, le crépuscule d’un monde

Comment les Européens perçoivent-ils l'Amérique ? Et comment ce pays, ancienne terre d'immigration, accueille-t-il les étrangers dans un contexte troublé ? Ce sont les questions que posent, en creux, le premier long-métrage de Katharina Rivilis. Avec "I'll Be Gone in June", la cinéaste allemande signe un récit d'apprentissage à la fois âpre et lumineux, tourné dans le désert du Nouveau-Mexique, sur fond de traumatisme post-11 septembre. Une œuvre très personnelle qui touche par sa sensibilité.

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Deauville 2026 : Les Contrebandiers, l’or noir de la Grande Dépression

Présenté en ouverture du Festival de Deauville, "Les Contrebandiers" propose une immersion profonde dans les forêts de l’Oregon lors de la Grande Dépression. Un film de survie âpre et tendu, qui convoque les grands classiques des années 1970. Porté par l’interprétation très physique d’Ethan Hawke, il compose un divertissement d’une efficacité redoutable, sans échapper à quelques clichés.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.