La Vie devant moi : Survivre coûte que coûte

La Vie devant moi nous enferme avec Tauba Zylbersztejn, 16 ans, recluse avec ses parents dans un réduit parisien pour échapper à la rafle du Vel d’Hiv. Nils Tavernier capte avec une justesse poignante l’étouffement, la solitude, mais aussi la force vitale de l’adolescence qui refuse de plier. Un film émouvant et éprouvant, hanté par le silence et la peur, qui nous confronte à une question vertigineuse : qu’aurions-nous fait à leur place ?

Pour son cinquième long-métrage, l’acteur et réalisateur français Niels Tavernier (fils du « grand » Bertrand) choisit de mettre en scène, en l’adaptant, l’histoire vraie et terrible de Tauba Zylbersztejn (plus connue sous le nom de Thérèse Birenbaum), contrainte de se terrer avec ses parents, Moshe et Rywka, pendant l’occupation allemande à Paris, de juillet 1942 à août 1944.

Thérèse avait relaté cette tragédie en 1997 dans le cadre de l’initiative de Steven Spielberg, Survivors of the Shoah Visual History Foundation, créée en 1994 en prolongement de son célèbre film La Liste de Schindler. Pour situer le contexte de l’époque et la situation des Zylbersztejn, le réalisateur montre en introduction, avec à-propos, un extrait de l’enregistrement.

Ce film profite d’un important travail de co-écriture avec Guy Birenbaum, le fils que Thérèse a eu avec Robert Birenbaum, ce résistant français qu’elle rencontre en août 1944 à la libération de Paris, et dont Guy publie en parallèle de la sortie un roman éponyme.

Déjà évoqué dans le documentaire Les Enfants du 209 rue Saint-Maur Paris Xe de Ruth Zylberman en 2018, cet extrait de la vie de Tauba et de ses parents est ici présenté comme un huis clos intense et psychologique, voire étouffant, de cette famille juive d’origine polonaise cloîtrée pendant deux ans dans une chambre de bonne d’à peine 10 m², prêtée par la famille Dinanceau. Cette famille est représentative, dans le film, de ces Français qui ont pris des risques immenses à protéger des juifs sous l’occupation allemande. C’est ainsi que les Zylbersztejn échappent d’un rien à la rafle du Vel d’Hiv en juillet 1942, suspense très bien rendu au début du film, dont le prolongement nous montre que, finalement, pour eux, c’est tomber de Charybde en Scylla.

Heureusement entrecoupé d’images d’archives, le scénario linéaire et sans rebondissements (sauf la douloureuse question autour du fils Dinanceau, ce collabo déserteur, ainsi qu’un séjour du père très risqué à l’hôpital) pourra cependant rebuter certains spectateurs, mais l’intérêt du film est bien ailleurs.

C’est tout d’abord, dans un espace exigu et parfaitement reconstitué, de sentir les questions, les angoisses, les émotions, les sentiments contradictoires et les conditions de vie quasiment insupportables de Tauba et ses parents : combien de temps seront-ils ainsi confinés ? Que deviennent les gens raflés dans les camps de destination ? Les enfants qui ne devraient pas travailler ? Pourquoi le père n’est-il pas devenu un résistant ? La promiscuité forcée sans aucune intimité, l’ennui déprimant, la grande chaleur en été, et l’extrême froid en hiver, l’angoisse du coût de leur subsistance, le tout avec une minuscule lucarne comme fenêtre sur l’extérieur, permettant d’épier les allées et venues de soldats et d’habitants dans la cour de l’immeuble. Et c’est aussi cette nécessité absolue du silence imposé pour ne pas éveiller les soupçons des habitants qui pourraient les dénoncer, avec quelques rares visites de Madame Dinanceau et de la grand-mère qui habite l’immeuble, les personnes âgées n’étant pas raflées.

Dans cette vie cauchemardesque, ce qui est beau et intéressant, c’est de voir la montée en confiance progressive de Tauba, dans une quasi-émancipation et une foi en l’avenir qui la porte, et qui aide indéniablement ses parents à tenir. Le symbole elliptique de cette transformation réside dans son audace à se promener sur les toits de l’immeuble comme une ouverture vers sa vie devant elle, alors qu’elle ne peut être sûre de rien.

Comme ça, pendant deux ans, est-ce imaginable ? Car l’autre intérêt du film est, pour le spectateur, le questionnement et l’inconfort du « Qu’aurais-je fait ? » Aurais-je pu tenir aussi longtemps ? Aurais-je pris le risque de cacher cette famille comme le font les Dinanceau ? Et plus largement, comment me serais-je comporté dans ces moments si sombres pour l’humanité ?

Pour ce film très émouvant, Niels Tavernier a su s’entourer d’un casting haut de gamme, avec Guillaume Gallienne et Adeline d’Hermy, tous deux sociétaires de la Comédie-Française, dans le rôle des parents de Tauba, tout en retenue et profondeur des sentiments, jouant habilement sur les non-dits. Au milieu d’eux, la jeune actrice Violette Guillon interprète une Tauba qui semble à l’aise et facilite ainsi sa mise en confiance. À noter aussi l’excellente participation de Sandrine Bonnaire, qui incarne une Madame Dinanceau soucieuse du sort des Zylbersztejn.

Ce n’est certes pas le seul film de ce genre sur la Shoah et ses survivants. On pense au terrible Journal d’Anne Frank et à ses adaptations cinématographiques. Mais il participe du nécessaire devoir de mémoire, en ces temps troublés, et s’installe comme une piqûre de rappel pour les jeunes générations, à l’instar du récent La Plus Précieuse des Marchandises de Michel Hazanavicius.

Et la fin du métrage nous offre un enregistrement précieux et émouvant, en écho à l’introduction de Thérèse Birenbaum, dont on ne saurait se priver !

Bande-annonce : La Vie devant moi

Fiche technique du film La Vie devant moi

  • Réalisation : Nils Tavernier
  • Scénario : Nils Tavernier, Guy Birenbaum, Laurent Bertoni
  • Musique : Baptiste Colleu, Pierre Colleu
  • Photographie : Vincent Gallot
  • Décors : Mathieu Menut
  • Montage : Thomas Beard
  • Costumes : Alice Cambournac
  • Sociétés de production : Apollo Films Production, Echo Studio Production, Federation Studios Production, Bonne Pioche Cinéma Production
  • Distribution : Apollo Films (France)
  • Pays de production : France
  • Langue originale : Français
  • Genre : Drame biographique et historique
  • Durée : 93 minutes
  • Date de sortie en France : 26 février 2025

Distribution des rôles

  • Guillaume Gallienne : Moshe Zylbersztejn, le père
  • Violette Guillon : Tauba Zylbersztejn
  • Adeline d’Hermy : Rywka, la mère
  • Sandrine Bonnaire : Rose, l’épouse Dinanceau
  • Laurent Bateau : Désiré
  • Rod Paradot : Alfred
  • Claude Mathieu : Marta
  • Bernard Le Coq : Le médecin de l’hôpital
  • Xavier Mathieu : Le médecin du débarras
  • Éric Savin : Le propriétaire de l’appartement.
Note des lecteurs2 Notes
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Bruno Arbaud
Bruno Arbaudhttps://www.lemagducine.fr/
Lire aussi ma participation aux articles en commun avec d'autres membres de la rédaction du MagduCiné, dans la rubrique Dossiers : - Ces scènes de l'imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent (5 décembre 2025) - Top films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction (17 janvier 2026) - Le cinéma dans la peau, de l'écran à la plume (16 août 2026)

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.