Jack, un film de Edward Berger : Critique

Jack est un titre particulièrement bien choisi pour ce film, car il s’agit en effet de Jack seul pendant la majeure partie du film, et de Jack en interaction avec d’autres le reste du temps, le tout étant étudié depuis sa propre perspective.

Synopsis: Fonceur, tenace et plein de ressources, Jack, dix ans à peine, est déjà seul responsable de sa famille : son petit frère Manuel, six ans, et leur mère célibataire aimante, mais totalement immature, Sanna, qui travaille la journée et fait la fête la nuit. Mais cet homme de la maison en culottes courtes n’est pas infaillible et un événement va venir bouleverser le quotidien de ce trio. Les services de protection de l’enfance décident alors de retirer la garde des deux garçons à la jeune femme et de placer Jack dans un centre d’hébergement….

Brothers 

Même pas une minute de film, et le rythme effréné de la vie de Jack, 10 ans, nous happe déjà. Réveil en fanfare, petit déjeuner sur le pouce pour lui et surtout pour son petit frère Manuel, tâches ménagères comme le linge et la vaisselle, ablutions hâtives et Jack saute dans son jean, prêt à foncer pour l’école. Edward Berger filme le tout en steadicam, et on a déjà compris que la vie de Jack n’est pas le long fleuve tranquille qui est le lot de beaucoup de petits garçons de son âge.

Jack a la chance d’avoir une mère très jeune, Sanna, avec l’amant duquel il peut s’amuser à s’arroser d’eau fraîche dans les parcs publics de Berlin en cette fin d’été. Jack a le malheur d’avoir une mère très jeune, presque une enfant encore, aimante sans aucun doute, à sa manière, mais inconsciente de sa responsabilité d’être la mère de deux garçons en bas âge. Alors Jack est responsable de tout et de tous. De son petit frère Manuel surtout, la prunelle de ses yeux, qu’il emmène aussi bien à la baignade qu’à la baignoire. Mais les absences répétées de Sanna ont conduit fatalement au drame, et Jack va être placé en foyer, une sorte de maison de correction, tandis que Manuel reste inexplicablement sous la garde de sa mère, en réalité sous la garde d’une amie de sa mère. Car Sanna a disparu des radars, et une grande partie du film va consister à suivre pendant plus de trois jours l’errance toujours aussi saccadée de Jack et de son petit frère, à la porte de leur appartement et sans personne vers qui se tourner.

Edward Berger n’évite pas toujours les chemins faciles de l’accumulation pour nous rallier à la cause de Jack : brimades et drame au foyer, mère qui ne vient pas le rechercher pour les vacances, musique un peu asphyxiante, et surtout, tous ces adultes, connus et étrangers qui regardent les deux enfants sans les voir. Mais c’est le jeune Ivo Pietzcker, qui joue le rôle de Jack, et dans une moindre mesure Georg Arms, qui interprète le non moins formidable Manuel, qui sauvent véritablement ce film du pathos dans lequel il aurait pu allègrement se noyer. Les enfants jouent de manière idéale, avec beaucoup de sérieux et de pragmatisme pour créer la distance nécessaire, mais avec suffisamment d’émotion pour susciter l’empathie.

Le scénario d’Edward Berger et de sa femme Nele Müller-Stöfen (également actrice du film dans le rôle de la gentille Becki, la référente de Jack dans son nouveau foyer)  n’est pas aussi étoffé que par exemple celui du film de la française Ursula Meier, L’enfant d’en haut, un film qui présente des analogies avec Jack, et qui traite également de l’enfance difficile  dans le milieu de la montagne des sports d’hiver. Ursula Meier traite son sujet sur fond de travail clandestin, ce qui étoffe considérablement le récit. Ce scénario est en revanche aussi ténu que celui de Hirokazu Kore-Eda pour son chef d’œuvre Nobody knows. Mais Kore-Eda est un maître dans l’art de raconter des histoires avec les enfants, et surtout de filmer à leur hauteur. Plutôt que le stress permanent qui est palpable dans Jack, le réalisateur japonais montre au contraire ces quatre enfants abandonnés par leur mère dans un très long métrage  (le récit se déroule sur plusieurs années) qui leur laisse le temps de respirer et de vivre. Pas toujours de manière heureuse, loin de là, même, mais de vivre. Un film qui brise le cœur sans aucun effet de style. Ce parallèle avec le film de Kore-Eda est inévitable, et  n’est donc malheureusement pas toujours à l’avantage d’Edward Berger.

Dans l’ensemble, Jack est un film intéressant qui met en exergue la belle relation fraternelle entre Jack et Manuel, un film qui nous promène joliment dans les méandres de Berlin, un film qui nous apporte aussi quelques matières à réflexion sur cette Allemagne (trop) libérale qui conduit à ce que deux enfants de cet âge se retrouvent a dormir dehors pendant plusieurs jours et presque sans manger, sans que personne ne s’en inquiète. Enfin, un film empreint de tendresse malgré tout comme par exemple les séquences de jeu avec la mère, ou celles avec Jonas, un des ex de leur mère, une brève trouée de joies enfantines dans leur malheur, où encore quand les deux frères, en guise de repas, se goinfrent de sucre et de lait  en sachets volés dans un café avoisinant, montrant enfin que malgré leur opiniâtreté, ils ne sont que des enfants, avec des fantasmes d’enfants comme celui de ne se nourrir que de sachets de sucre et de lait…

Jack – Bande-annonce VOST

Jack : Fiche Technique

Titre original : Jack
Réalisateur : Edward Berger
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 8 avril 2015
Durée : 103 min.
Casting : Ivo Pietzcker (Jack), Georg Arms (Manuel), Luise Heyer (Sanna), Nele Müller-Stöfen (Becki), Vincent Redetzki (Jonas)
Scénario : Edward Berger, Nele Müller-Stöfen
Musique : Christophe M Kaiser, Julian Maas
Chef Op : Jens Harant
Nationalité : Allemagne
Producteur : Jan Krüger, René Römmert
Maisons de production : Focus Features , StudioCanal , Relativity Media , Mike Zoss Productions, Working Title Films
Distribution (France) : Studio Canal

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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