HHhH : Un film de Cédric Jimenez : Critique

Adapté du best-seller homonyme, HHhH est le premier projet d’envergure internationale du jeune réalisateur Cédric Jimenez. Une lourde pression, tant sur le plan artistique que commercial, d’autant plus accentuée que le sujet est un événement crucial de la seconde guerre mondiale.

Synopsis : De 1929 à 1939, Reinhard Heydrich gravit les échelons de la hiérarchie interne des services de renseignements et de répression du parti nazi jusqu’à ce qu’il soit nommé protecteur de Bohême-Moravie, et prenne ses fonctions à Prague. Trois ans plus tard, et alors qu’il planifie le massacre massif des juifs, deux soldats tchèques téléguidés par Londres préparent son assassinat avec l’aide de la résistance locale.

J’ai rencontré le diable

hhhh-Jack-reynor-Jack-OconnellLe précédent film de Jimenez, La French, qui revenait déjà sur le parcours d’un personnage ayant réellement existé et au parcours hautement cinégénique, marquait l’ambition de ce marseillais qui fit ses premiers pas en tant que producteur de films de genre. Cette ambition était toutefois contrebalancée par un manque d’expérience et d’audace qui aboutissait à un film finalement assez convenu. Ce défaut continue à peser sur ses frêles épaules dans l’adaptation du roman historique de Laurent Binet, salué du prix Goncourt en 2010. Revenant sur l’assassinat de Reinhard Heydrich, son scénario se construit à la façon d’une thèse universitaire dans ce sens où, après une rapide mise en situation (les quelques minutes précédant l’exécution), elle prend le temps de développer chacun des éléments de l’équation. C’est ainsi que la première heure est entièrement consacrée au personnage de Heydrich, afin de justifier qu’il puisse être plus tard froidement abattu en pleine rue, et la seconde heure se concentre sur les résistants tchécoslovaques qui commettront cet attentat (le choix du mot va faire grincer des dents !). Cette construction bicéphale a ses avantages, notamment en termes de mise en scènes, les deux parties étant filmées de façons très différentes. Sur le fond en revanche, elle empêche un développement complet des personnages et plus encore de leurs relations.

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Jason Clarke (Terminator : Genisys, Everest…), qui effectue là la prestation la plus mémorable de sa carrière, et Rosamund Pike (Gone Girl, Le Dernier Pub avant la fin du monde…) incarnent à la perfection ce couple de hauts dignitaires allemands. La froideur qu’ils dégagent fait d’eux des êtres redoutables, voir même inhumains, qu’il est passionnant de suivre dans leur quotidien, complètement insouciants de la barbarie dont ils sont coupables. L’une des principales sous-intrigues est justement la relation qu’ils entretiennent, car l’amour qu’ils portent l’un envers l’autre, et plus tard à leurs enfants, est l’unique sentiment positif qui pourrait les rendre un tant soit peu attachants. On découvre d’ailleurs Lina alors qu’elle surplombe fièrement son futur mari Reinhard puis le convainc à rejoindre les rangs des militants pro-hitlériens. Quelques minutes plus tard, on la retrouve en pleurs, regrettant de ne pas avoir droit au chapitre au sein du couple. Un point de bascule majeur semble avoir été négligé. Plutôt qu’explorer cette délicate question qu’est la part d’humanité chez ces individus monstrueux, le récit préfère se concentrer sur le parcours professionnel, à savoir l’importance croissante de Heydrich au sein du parti puis à ses exactions auprès des opposants politiques. Bien que l’approche soit suffisamment rare pour être saluée, on regrettera qu’elle souffre du peu de temps qui lui est accordée pour être pleinement aboutie. L’évocation hhhh-jason-clarked’évènements historiques clés de cette époque en dehors de l’élection d’Hitler en 1933, à commencer par la Nuit des Longs Couteaux, aurait ainsi permis une bien meilleure contextualisation. De plus, le fait de revenir sur le processus d’endoctrinement de Reinhard Heydrich, qui n’apparait au début du film que comme un militaire présomptueux et acariâtre, aurait pu faire de HHhH une œuvre réellement transgressive, ce qui n’est visiblement pas l’intention de son auteur.

Le parcours d’un criminel de guerre nazi jusqu’à son assassinat est un sujet qui aurait pu déraper dans le démonstratif pompeux ou la relecture moralement contestable. Le choix de Cédric Jimenez de n’y consacrer qu’une moitié de son film est une solution bien plus consensuelle, qui n’empêche pourtant pas à son film de guerre d’être au final un spectacle prenant.

La seconde moitié, quant à elle, est bien moins originale dans son approche. Focalisée sur la mission de deux soldats chargés d’une mission d’assassinat, elle souffre de l’inévitable comparaison avec le film Anthropoid (Sean Ellis, 2016), injustement privé de sortie en salles chez nous et qui revenait sur cette même histoire. La principale différence est une affaire de casting, puisque là où Sean Ellis avait confié les deux rôles principaux à deux stars bankables, Jamie Dornan et Cillian Murphy, Jimenez a fait appel à Jack O’Connell (Les Poings contre les murs, Money Monster…) et Jack Reynor (MacBeth, Free Fire…). Peut-être est-ce le fait de passer derrière le magnétisme méphistophélique de Jason Clark, mais les deux acteurs font preuve de si peu de charisme (dont ils n’ont pourtant pas manqué dans d’autres films!) et leurs personnages sont si mal caractérisés que leur sort ne parvient à aucun moment à devenir un enjeu émotionnel fort ni une source de tension. N’en reste pas moins un film d’aventure militaire qui embrasse parfaitement les codes du genre, impliquant une accélération de l’action que certains jugeront salutaire. Bien qu’elle commence de façon convenue et avec une finalité connue d’avance, cette partie prend même une tournure plus brutale dès lors que les deux héros remplissent leur mission. La question très délicate du bien-fondé de leur acte au regard de la barbarie des représailles est alors posée. Les scènes de tueries massives et de torture y sont d’ailleurs plus choquantes que celles entraperçues dans la première moitié du long-métrage. C’est donc dans le sang que les perspectives idéologiques du film trouvent leurs bases… avant de finalement s’effondrer dans une conclusion bien trop manichéenne pour être sujet à controverse.

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HHHH-rosamund-pikeMalgré les failles de son écriture, Jimenez parvient à assurer une mise en scène et une photographie qui garantit à l’ensemble une certaine qualité esthétique et même une logique symbolique. Les couleurs chaudes et les plans très calés de la première partie s’opposent en effet au ton plus grisonnant et à la caméra au poing de la suivante. La véritable qualité formelle du film est en fait à chercher du côté de sa bande originale. Signée par Guillaume Roussel, la musique a beau être omniprésente et avoir des tonalités très hollywoodiennes, c’est elle qui assure tout du long cette intensité et ce semblant de souffle épique qui nous tiennent en haleine, et ce même lorsque le rythme faiblit. Il faut le reconnaitre, quand bien même les financements sont essentiellement français, HHhH vise un public international… et le nom des Weinstein parmi les producteurs laisse même à penser qu’on le reverra aux Oscars. Le casting anglo-saxon et la langue anglaise parlée par les personnages aussi bien allemands que tchèques ne laissent aucun doute sur ce point. Les présences de Céline Sallette ainsi que celle de Gilles Lelouche (tous deux en tête d’affiche de La French) dans des rôles secondaires ne duperont personne : Cedric Jimenez a pensé son long-métrage comme une grande fresque hollywoodienne. Puisqu’il n’en reste pas moins un film français, on peut alors affirmer qu’il a réussi son pari et livré une œuvre d’une rare envergure.

L’envie de Jimenez de signer un film de guerre populaire et aisément exportable pourra nous faire fermer les yeux sur sa frilosité à exploiter les pistes les plus délicates de son scénario. Ce que l’on en retiendra restera immanquablement la performance de Jason Clarke qui le propulse dans la cour des grands, mais la question qui se pose est alors de savoir si on l’a trop vu ou pas assez.

HHhH : Bande-annonce

HHhH : Fiche technique

Réalisation : Cedric Jimenez
Scénario : Cédric Jimenez, Audrey Diwan et David Farr d’après le roman de Laurent Binet
Interprétation : Jason Clarke (Reinhard Heydrich), Rosamund Pike (Lina Heydrich), Jack O’Connell (Jan Kubis), Jack Reynor (Jozef Gabcik), Mia Wasikowska (Stephen Graham), Stephen Graham (Heinrich Himmler), Céline Sallette (Marie Movarek), Gilles Lellouche (Vaclav Moravek)…
Montage : Chris Dickens
Photographie : Laurent Tangy
Musique : Guillaume Roussel
Costumes : Olivier Bériot
Production : Daniel Crown, Ilan Goldman
Sociétés de production : Légende Films, France 2 Cinéma, Carmel Productions, Nexus Factory
Distribution : Mars Films
Genre : Biopic, film de guerre, aventure
Durée : 120 minutes
Date de sortie : 7 juin 2017
France – 2017

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Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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