Eva ne dort pas, un film de Pablo Agüero : Critique

L’histoire de la profanation du cadavre d’Eva Perón n’est pas forcément connue en France, pas plus que le pouvoir de fascination qu’inspire encore aujourd’hui cette femme en tant que symbole de justice sociale dans son pays. Les découvrir en visionnant le film de Pablo Agüero est une bonne occasion.

Synopsis : Le 26 juillet 1952, le peuple argentin est en émoi en apprenant la mort de son idole, Eva Perón, l’épouse du président. Trois ans plus tard, la junte militaire à présent au pouvoir, et dont les dirigeants sont conscient du pouvoir symbolique qu’elle continue à incarner, décide de faire disparaitre son cadavre. Retour sur plusieurs étapes de cette affaire sordide, de l’embaumement d’Evita à la restitution de son cadavre 25 ans plus tard.

Esa mujer

Résolu de faire fi d’un schéma narratif linéaire dans sa retranscription, le réalisateur argentin fait le choix de construire son long-métrage comme un film à sketchs, bâti sur une succession de vignettes, chacune filmées dans des huis clos dont la théâtralité et la dimension picturale sont renforcées par la multiplication des longs plans fixes. Cette approche originale de relecture de l’Histoire peut sembler déstabilisante pour un public habitué aux schémas balisés des biopics, c’est donc davantage en tant que film expérimental que comme récit historique qu’Eva ne dort pas nécessite d’être abordé. Autre surprise : Son sujet était le prétexte idéal à une œuvre militante –au risque d’être hagiographique– sur l’héritage idéologique d’Evita mais l’absence de parti-pris politique, ressentie par le recul que la mise en scène impose sur les personnages, empêche au processus de développer le moindre discours.

Il faut évidemment saluer la détermination du réalisateur à pousser jusqu’au-bout ces choix artistiques, en choisissant trois situations propices à une mise en image ou des chorégraphies pertinentes. C’est, dans un premier temps, le cas de l’embaumement du corps d’Eva Perón, filmé avec une sensualité qui, plutôt que prendre une allure morbide de mauvais gout, ajoute à son iconisation. Ensuite, le lieutenant-colonel Koenig (interprété par un Denis Lavant qui, ne parlant pas un mot d’espagnol a fait l’exploit d’apprendre son rôle en phonétique), en charge de son déplacement clandestin, et dont le rapport de force hiérarchique sur un soldat (le très bon Nicolás Goldschmidt) semble être compromis par la seule présence du corps d’Evita, la tension entre eux devenant un symbole de son aura révolutionnaire et donc de la menace qu’elle peut encore représenter pour certains. Le troisième et dernier chapitre est celui qui va opposer le dictateur Pedro Eugenio Aramburu par ses ravisseurs, juges et bourreaux du Montoneros. C’est dans ce face-à-face que la tension psychologique atteint son paroxysme, grâce aux excellentes interprétations de Daniel Fanego et Sofía Brito. Mais, encore une fois, la véritable réussite de ce film est sa photographie qui réussit, malgré un budget réduit et un tournage rapide –à peine trois semaines–, à faire des propositions ingénieuses, et maîtrise parfaitement les clairs-obscurs et créer des esthétiques différentes dans chacun des trois segments. Il n’en conserve pas moins une certaine permanence dans l’installation d’une ambiance angoissante, à tel point d’ailleurs que l’on a par moment le sentiment que la thématique de la résurrection peut à tout moment basculer dans un traitement fantastique.

Et même si, finalement, ces trois saynètes, ne racontent rien de concret prise une à une, le fait qu’elles soient entrecoupées par des images d’archives réussit à donner à l’ensemble une certaine cohérence dans sa volonté de témoigner de l’importance que peut avoir Eva Perón pour son peuple. Cette alternance fait d’Eva ne dort pas un docu-fiction, même s’il ne s’assume pas en tant que tel. Or, c’est justement parce que son processus narratif le met le cul entre deux chaises qu’il ne réussit pas à accomplir toutes ses intentions en termes de reconstitution. Bien évidemment, un documentaire aurait été le meilleur support pour nous faire découvrir, de façon indiscutable, tous les tenants et aboutissants de l’affaire mais certaines pistes, vaguement évoquées par ce scénario elliptique, auraient mérités d’être le sujet d’une fiction potentiellement passionnante. C’est notamment le cas de la loi purement kafkaïenne imposée par la dictature militaire interdisant, de 1955 à 1959, la simple évocation d’Evita. De même, l’implication du clergé dans l’Opération Transfert ne trouve pas la place d’être évoquée dans les portions d’histoire choisies par le réalisateur. Le film ne propose donc qu’une approche incomplète de ce qu’il veut raconter. Il ne mérite décidément d’être vu que pour ses propositions visuelles audacieuses et son casting international. A ce propos, d’ailleurs, les spectateurs qui se seront fait tenter par la présence de Gael Garcia Bernal sur l’affiche et dans la bande-annonce seront immanquablement déçus de découvrir qu’il n’est présent pas plus de cinq minutes à l’écran.

Malgré ses qualités techniques et ses choix radicaux tant en termes de narration que de mise en scène, le film que nous propose Pablo Agüero reste une belle coquille vide dont on aura du mal à comprendre que son scénario, aussi mal rythmé qu’imprécis, ait été récompensé dans son pays.

Eva ne dort pas : Bande-annonce (VO)

Eva ne dort pas : Fiche technique

Titre original : Eva no duerme
Réalisation : Pablo Agüero
Scénario : Pablo Agüero
Interprétation : Imanol Arias (Dr. Ara), Denis Lavant (Koenig), Daniel Fanego (Aramburu), Gael García Bernal (Massera), Nicolás Goldschmidt (Robles), Sofía Brito (Esther)…
Image : Ivan Gierasinchuk
Montage : Stéhane Elmadjian
Son : Emiliano Biain, Francis Wargnier
Musique : Valentin Portron
Décors : Mariela Rípodas
Costumes : Valentina Bari
Production : Jacques Bidou, Marianne Dumoulin, Vanessa Ragone
Société de production : JBA Production, Tornasol Films, Haddock Films
Festivals et récompenses : Compétition officielle des Festival de San Sebastian 2015 et Toronto 2015, Lauréat du Grand Prix Sopadin du Meilleur Scénariste
Distribution : Pyramide distribution
Durée : 85 minutes
Genre : Historique
Date de sortie : 6 avril 2016

Argentine – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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