Coby de Christian Sonderreger : Je est un autre

Coby est un film intimiste sur un sujet intime : la transition chez un jeune transsexuel américain. Ou comment l’entourage d’un homme qui fait un choix de vie structurant reçoit et accompagne ce changement. Un film lumineux sur la question de genre.

Synopsis : Dans un village au cœur du Middle-West américain, Susanna, 23 ans, change de sexe. Elle devient un garçon : Coby. Cette transformation bouleverse la vie de tous ceux qui l’aiment. Une métamorphose s’opère alors sous le regard lumineux et inattendu du réalisateur… 

Transamerica

Tourné par Christian Sonderegger, le demi-frère français du protagoniste américain de Chagrun Falls , Ohio, Coby est un documentaire axé sur la transition de Susanna, un transsexuel Female to Male devenu Jacob, Jake, ou encore Coby. De multiples diminutifs qui montrent en filigrane la difficulté du chemin emprunté par Coby. Le film n’est donc pas tourné vers la transformation en tant que telle, ni vers ses aspects matériels ; à peine est évoquée la question financière pour une des opérations qu’il doit subir.

coby-christian-sonderegger-film-critique-rapas-familleCoby est plutôt un regard sur les impacts de la décision de Susanna sur un entourage pourtant extrêmement favorable, empathique et aimant. La source du documentaire est triple : d’abord, les petits films que Coby fait sur YouTube pendant les mois de sa prise de testostérone, une étape cruciale dans sa transition. Il s’agit de petites vidéos où on a l’impression qu’il se parle davantage à lui-même qu’aux autres, où il se découvre en direct avec son nouveau corps, différent de semaine en semaine, et où il raconte ses doutes, ses petites victoires, ses peurs et ses peines. Ensuite le cinéaste parsème son film d’instantanés de Coby, beaux et signifiants, depuis sa petite enfance où, déjà, le jeu est de se mettre de la mousse à raser sur le visage ou de jouer au cow-boy sur le dos de son grand frère, jusqu’à son adolescence pré-transition où on devine dans ses yeux d’ado punk à la mini robe aguicheuse et aux lèvres peintes une sorte de fièvre, peut-être de la détermination déjà par rapport à son projet de vie.

Puis, Christian Sonderegger complète ce dispositif par ses propres interventions, un mix d’entretiens avec les différents membres de la famille et des focus sur la vie actuelle de Coby. Le film commence d’ailleurs presque par une séquence où le jeune homme, barbe de 3 jours et muscles saillants, est en situation professionnelle avec ses collègues urgentistes. D’emblée, on le voit donc comme une personne tout ce qu’il y a de plus ordinaire, sauvant ici la vie d’un bébé en détresse respiratoire. Sur le chemin du retour au domicile, sa voiture croise celle de Sarah, sa compagne, qui part à son tour au travail. Deux petites phrases échangées, et là aussi, la normalité d’un couple banal qu’il forme avec la jeune femme est campée : le chien, les autres animaux à nourrir, etc. Cette séquence est immédiatement précédée d’une autre, assez brève, ou Coby est encore Susanna, et où il annonce le début de la prise de la testostérone, et la force du film est de montrer avec une telle juxtaposition que les deux facettes sont totalement lui/elle, fondamentalement un être humain.

coby-christian-sonderegger-film-critique-cobyLe cinéaste s’attarde beaucoup sur le corps de Coby, puisque c’est de cela qu’il s’agit. Ce mauvais corps qui a été attribué à Coby, la surprise qu’il déclare avoir à chaque fois qu’il croisait son reflet dans le miroir. Ce corps qui l’engonce et qui l’empêche d’être ce qu’il est vraiment. La caméra de Georgi Lazarevsky est douce et respectueuse, s’attardant en gros plans sur ses courbes étonnamment masculines et féminines à la fois. En même temps, le film rend parfaitement l’idée de la plénitude du jeune homme dans ce nouveau corps encore en devenir.

L’intérêt de Coby réside surtout dans le suivi du cheminement de la famille par rapport à ce grand bouleversement. L’homosexualité de Susanna est une première étape, ou plutôt ce qui est défini comme l’homosexualité de Susanna, car le film montre le trouble à ce sujet dans son couple : Sarah avoue voir Coby avec un pénis dans ses rêves. Puis, l’homosexualité se transforme en quelque chose d’autre, de plus brutal, plus inconnu et plus radical : c’est alors la perte d’une fille, d’une sœur, et sa transition qui sont en jeu, ce qui entraîne rejet, peur, culpabilité (le père pense que le système d’éducation qui était le leur -enseignement à domicile- est une arme à double tranchant permettant aux enfants d’être libres du regard des autres trop vite), toutes choses qui finissent toujours par être submergées par leur amour manifeste pour leur proche. Le cinéaste laisse son interlocuteur aller au bout de ses confidences, qu’elles soient à son avantage ou non, comme la mère de Coby qui avoue avoir voulu chasser sa fille à un moment. Comme le père de Coby qui résume ainsi la situation : « Changing has consequences. Not changing also has consequences ». Les liens de parenté qu’il avait avec la famille favorisent sans doute le sentiment d’intimité tranquille qui se dégage du métrage.

Contrairement à beaucoup de documentaires sur le sujet, souvent axés sur les difficultés matérielles de la transition et sur les pathos familiaux, et sans vouloir dénigrer ces films qui sont hélas et après tout le reflet de la réalité, Coby est un film lumineux et intimiste, porteur d’un respect profond à la fois envers le protagoniste et envers une famille bousculée qui a su merveilleusement l’accompagner.

Coby – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=88LBjFWxsHE

Coby  – Fiche technique

Réalisateur : Christian Sonderegger
Scénario : Christian Sonderegger
Interprétation : dans leurs propres rôles : Coby, Jacob Hunt, Sara Mound, Ellen Richards-Hunt, Willard Hunt, Andrew Hunt
Photographie : Georgi Lazarevski
Montage : Camille Toubkis
Productrices : Moïra Chappedelaine-Vautier, Marie-Castille Mention-Schaar
Maisons de production : Ciao Films, Willow Films
Distribution (France) : Epicentre Films
Durée : 78 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 28 Mars 2018
France, USA – 2017

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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