Another End : quand mourir peut toujours attendre

Indissociable de l’histoire humaine, le deuil fait également partie intégrante de toutes les cultures. Piero Messina choisit d’en étudier la résolution dans le monde « futuriste » d’Another End, où des implants mémoriels constitueraient l’élément principal de la thérapie. L’idée est aussi séduisante que son casting, notamment avec une Renate Reinsve magnétique, mais le bât blesse lorsque la narration s’étire et se perd dans la seconde moitié mélodramatique. Il ne reste qu’un socle de réflexion philosophique comme stimulant dans une histoire d’amour fiévreuse.

Synopsis : Après avoir survécu à l’accident qui a coûté la vie à l’amour de sa vie, Sal ne parvient pas à faire son deuil et ne vit plus que dans ses souvenirs. Sa sœur, Ebe, lui suggère de se tourner vers Another End, une nouvelle technologie qui promet d’atténuer la douleur de la séparation en ramenant brièvement à la vie la conscience de ceux qui sont morts. Sal retrouve ainsi l’âme de Zoé au travers d’une autre femme. Ce qui était brisé semble alors se reconstituer.

Plus que le deuil ou le rapport à la mémoire, la véritable thématique des films de Piero Messina est le déni. L’attente mettait en scène Juliette Binoche dans le rôle d’une mère qui ne pouvait se résoudre à accepter la mort de son fils et à le dévoiler à sa petite amie. Le cinéaste italien revient avec une recette similaire pour son deuxième long-métrage, en laissant ses personnages confronter la mort de plus près. Sans aller aussi loin dans le minimalisme de A Ghost Story, en adoptant le point de vue du défunt, Messina choisit la sécurité en laissant un homme désœuvré et inconsolable s’exprimer.

Be right back ?

Jean Cocteau disait que le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. Cela ne suffit malheureusement pas à Sal lorsque son deuil devient trop difficile à encaisser. Le décès de Zoé laisse Sal (Gael García Bernal) dans une dépression si profonde que sa sœur, Ebe (Bérénice Bejo), lui propose de revivre une dernière journée avec elle. La conscience de toute personne est dorénavant téléchargeable chez un hôte bien vivant, mais temporairement. La scène d’ouverture nous expose le concept de manière clinique et avec beaucoup d’intensité. Si le procédé devrait aider les patients à se préparer pour de bon à la séparation, à tourner la page, d’autres comme Sal ne peuvent se résoudre à se défaire de leur remord. Réticent à l’idée de croiser le fantôme de sa compagne, il se donne tout de même une chance de rebondir. Toute une armada de blouses blanches vient à sa rencontre pour ausculter sa vie personnelle laissée en suspens, puis sa Zoé réapparaît soudainement dans le corps de Renate Reinsve.

Pourtant, il ne s’agit pas de celle qu’il a connue autrefois, car cette nouvelle Zoé n’a plus le même visage, la même voix et est plus grande. Peut-on seulement se satisfaire de la mémoire de celles et ceux que nous chérissons, comme dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind ? C’est dans cette première partie que le réalisateur souhaite redéfinir une histoire d’amour qui semble encore vouée à l’échec, vouée à revenir à son point de départ. Et comme dans un épisode de la série Black Mirror, intitulé « Bientôt de retour », la frontière entre la vie et la mort est brouillée. Ce qui laisse toute la place au déni de s’affirmer en chacun. En définitive, le film nous pousse à sonder les limites d’une telle technologie et à constater l’artificialité des relations humaines. Une démonstration par l’absurde qui vaut bien une récompense émotionnelle, pourvu qu’il ne soit pas gâché par une réflexion excessive et méditative de l’intrigue.

La mort aux trousses

Tandis que les retrouvailles enferment Sal dans le fantasme et la complaisance auprès de sa nouvelle Zoé, la seconde partie du récit penche vers la fascination pour la véritable personne qu’il accueille chez lui. Elle se prénomme Ava et vend son corps de jour comme de nuit. Par ce coup du sort, Messina souhaite revenir aux fondamentaux des relations, la proximité avec sa moitié, la mémoire du corps et des gestes au quotidien. Cet aspect manque cependant de justesse dans l’exécution pour se greffer à l’errance dans la psyché de Sal. Tantôt cérébral, tantôt spontané dans la sensorialité des interactions, on ne sait plus sur quel pied danser si ce n’est celui du chagrin, que l’on partage sans peine avec les protagonistes dans un dénouement désarmant, mais qui reste programmatique dans son ADN.

Sans faux pas esthétique, dans une teinte bleuâtre et propice à la mélancolie, Another End souffre cependant de la complexité de son scénario, en condensant trop de sous-intrigues superflues. Ce qui écrase le développement des personnages, quand il n’est pas laissé au placard. De même, il est évident qu’il aura un impact considérable en fonction de la sensibilité de chacun, car l’atmosphère du film reste aussi froide, et à raison, que dans La Chambre d’à côté. On en reste sur notre faim, avec des éléments scientifiques dissimulés sous le tapis et un sentiment d’inachevé aux belles prémices sur ce qu’on laisse aux vivants après la mort.

Another End – Bande-annonce

Another End – Fiche technique

Réalisation : Piero Messina
Idée originale et Scénario : Valentina Gaddi, Sebastiano Melloni, Piero Messina, Giacomo Bendotti
Interprètes : Gael García Bernal, Renate Reinsve, Bérénice Bejo, Olivia Williams, Philip Rosch, Pal Aron, Tim Daish
Image : Fabrizio La Palombara
Montage : Paola Freddi
Musique : Bruno Falanga
Décors : Eugenia F. Di Napoli
Costumes : Mariano Tufano
Maquillage : Luca Mazzoccoli
Coiffures : Sharim Sabatini
Son : Fabio Felici
Design sonore : Mirko Perri
Supervision VFX : Rodolfo Migliari, Daniele Starnoni,
Casting : Kharmel Cochrane, Maurilio Mangano u.i.c.d
Producteurs : Nicola Giuliano, Francesca Cima, Carlotta Calori, Viola Prestieri, Paolo Del Brocco
Production : Indigo Film, Rai Cinema
Pays de production : Italie, Royaume-Uni, France
Distribution France : Damned Films
Durée : 1h58
Genre : Science-fiction, Drame, Romance
Date de sortie : 28 mai 2025

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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