Impossible de ne pas évoquer l’incontournable Festival de Cannes dans notre édito du mois de mai. La rédaction a souhaité lire entre les lignes d’une sélection qui s’engage à vouloir réformer la chronologie des médias, point de discorde depuis des décennies du paysage audiovisuel français.
70 ans. 70 ans que le mois de mai continue de faire rêver les cinéphiles de la planète entière avec la tenue de la plus grande manifestation cinématographique (certains diront même « culturelle ») mondiale, le Festival de Cannes. Lieu de l’effervescence, de l’opulence et de la température du cinéma international, Cannes est aussi depuis soixante-dix ans l’événement de tous les scandales. Après une affiche vivement critiquée pour son culte pro-minceur, le festival a dû faire face aux premières critiques face aux choix de la sélection officielle. S’il est de coutume de pester contre les inconditionnels habitués en compétition de la Croisette ou le manque de femmes réalisatrices, la polémique de cette année est bien différente. A l’instar de l’élection présidentielle et d’un résultat du premier tour qui oppose le statu quo hollandien à l’extrémisme nationaliste, on note un statu quo dans les critiques qui sont faites au Festival de Cannes. Soit un manque flagrant d’ouverture à la nouveauté et un respect désormais archaïque de la tradition cinématographique hexagonale.
Petit rappel, pour la première fois dans l’histoire de la manifestation, deux films Netflix, seront en Compétition Officielle. Cela implique deux choses : la première est que l’équipe du Festival reconnait à sa juste-valeur l’importance du géant américain de la SVOD dans le paysage audiovisuel d’aujourd’hui ; la deuxième est que l’un de ses deux films peut repartir avec la Palme d’Or et que Netflix n’a aucun intérêt (économique) à le diffuser en salles et gardera vraisemblablement l’exclusivité sur son réseau. Il n’a pas fallu attendre une demi-journée pour que la profession (plus précisément les exploitants de salles) ne s’offusquent d’une telle considération pour une plate-forme en ligne et d’un mépris à l’égard de « l’exception culturelle » française. Pourtant,en 2017, ignorer Netflix aurait été une erreur et une preuve du mépris impardonnable et élitiste d’un festival fermant les yeux sur la qualité remarquable des programmes de la firme américaine. Placer ces films hors-compétition aurait été le meilleur terrain d’entente pour les deux partis. Néanmoins, Pierre Lescure et Thierry Frémaux sont même allés plus loin en les plaçant directement en compétition. Un choix audacieux et engagé qui ne pouvait qu’attiser le feu de la controverse. Après l’annonce, c’est Marc-Olivier Sebbag, délégué général de la fédération nationale des cinémas français (FNCF), qui déclara : « On ne remet pas en cause la qualité artistique des films, mais plutôt leur statut. Pour qu’un long-métrage soit considéré comme une œuvre de cinéma, il faut qu’il sorte en salles ». Effectivement, les deux films sélectionnés que sont Okja et The Meyerowitz Stories ont été réalisés respectivement par Bong Jon-joo et Noah Baumbach, soit des auteurs remarquables et appréciés dans le milieu qui ont légitimement toute leur place dans la compétition.
Faire ce choix était donc le meilleur moyen de lancer un débat sur le bien-fondé actuel de la chronologie des médias. En France, un film ne peut être diffusé sur une plateforme de vidéo à la demande par abonnement (SVOD) comme Netflix, Amazon ou Canalplay, que 36 mois après la sortie en salles. Pour information, Amazon sera également présent à Cannes puisqu’il a produit et distribuera Wonderstruck de Todd Haynes. L’an passé, le géant de la distribution tous secteurs confondus avait soutenu The Neon Demon de Nicolas Winding Refn et Paterson de Jim Jarmusch. Mais contrairement à son rival Netflix, Amazon ne souhaite pas – pour l’instant – bouleverser les traditions et propose une exploitation classique en salles de ses films. Il faut savoir que cela fait des années que Netflix a en ligne de mire le Festival de Cannes. Pour se faire, la plate-forme s’est entourée des meilleurs auteurs, réalisateurs, talents de la profession pour offrir au public des programmes originaux. Plus que les séries pour lesquelles elle n’a plus à prouver son impact considérable et son génie créatif, c’est désormais son implication dans le cinéma qui est observée. Avec cette sélection, plus que jamais Netflix s’impose dans le paysage audiovisuel mondial. L’entreprise a donné un sérieux coup de boost à une profession qui avait du mal à se renouveler. Donner la possibilité à Netflix d’être présente à Cannes, c’est tout simplement une révolution et ça méritait d’être salué. Ce qui ressort de cette polémique, c’est que la FNCF estime qu’il faudrait que toutes les œuvres en compétition à Cannes puissent être d’abord diffusées dans les cinémas pour obtenir le label « œuvre cinématographique ». Il faut savoir que que le distributeur Metropolitan a acheté les droits de Okja mais dans le même temps, Netflix s’oppose à toute éventualité d’une sortie dans les salles, ce qui donne lieu à cette situation inédite et sans doute absurde. Effectivement, ce serait un bouleversement sans précédent s’il s’avérait que le vainqueur de la Palme d’Or ne sorte pas dans les salles hexagonales. Et après ? N’est-ce-pas là un signe qu’il y a un problème dans notre pays ? Que la chronologie des médias est devenue obsolète à l’heure d’internet ? Il y a quelques années, les exploitants reprochaient à internet de tuer le cinéma. Plus que jamais, il en est ressorti grandi. Les bénéfices des grands studios et des exploitants n’ont jamais été aussi forts et les blockbusters dépassant la barre ultime du milliard de dollars de recettes tendent à se généraliser (Fast and Furious 8, La Belle et la Bête rien qu’en 2017). Selon les statistiques de la FNCF, 213 millions de spectateurs se sont rendus au cinéma en 2016 ; soit une augmentation de 3,6 %, qui situe l’exercice à quelques millions d’entrées du record de 2011. Pourquoi donc s’offusquer de ce choix alors qu’à côté les salles réalisent leurs meilleurs chiffres ? C’est la légitimité de la salle obscure qui est surtout débattue car il paraît indissociable qu’un chef d’œuvre du septième art ne puisse pas être vu dans les conditions de projection qui n’ont pas changé depuis plus d’un siècle. Plutôt que vouloir , c’est une solution qu’il faut trouver. Pourquoi ne pas trouver un terrain d’entente entre les exploitants, les distributeurs et les plate-formes de diffusion comme Netflix pour mettre en place un système qui verrait les services de diffusion en streamingobtenir une exclusivité d’une semaine avant que le film ne soit enfin distribué en salles. Chacun y gagnerait dans l’affaire et les cinéphiles amoureux de la salle de cinéma pourraient toujours voir leurs chefs d’œuvres dans de bonnes dispositions.
Netflix ne tuera pas le cinéma, comme le support dématérialisé, la télévision et internet n’ont pas tué le cinéma. Au contraire, Netflix fait vivre le cinéma, et donne désormais la chance aux plus indépendants de créer en toute liberté, ce que d’autres studios ont tendance à oublier. Ne faut-il pas y voir un signe pour la créativité si de grands auteurs comme Woody Allen, David Fincher, Martin Scorsese, Duncan Jones ou Cary Fukanaga décident de s’éloigner des grands studios pour trouver un espace propice à leur liberté artistique ? Les exploitants crient au scandale mais dans l’histoire, ce qui en ressortira le plus grandi, c’est le cinéma en tant qu’art. Mettons un terme à ce débat conservateur et puéril, Netflix est un acteur incontournable de la scène audiovisuelle. Il n’en faut pas plus pour qu’il ait l’entière légitimité d’être présent à Cannes, qui plus est en compétition. Thierry Frémaux dira d’ailleurs lors de la conférence de presse annonçant la sélection officielle : « Ce sont de vrais films de cinéma ». Tout est dit.
MaJ 02/05/2017 :Suite à la controverse entre le festival, Netflix et le FNCF, une concession a été trouvée par le CNC qui délivrera des visas temporaires d’exploitation pour une diffusion limitée en salles pour les deux films du géant de la SVoD en compétition à Cannes. En utilisant ce dispositif, Netflix échapperait à la chronologie des médias et proposerait à un nombre évidemment réduit de cinémas une exposition d’une semaine maximum.Une exception qui ne satisfait évidemment pas les exploitants qui estiment qu’il s’agit de « bricolage ». L’affaire est loin d’être terminée. Source: Numerama
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Cinéphile assidu accro au café.
Traîne dans les cinémas d'art et d'essai de Paris. Mange dans les food trucks entre deux films. Prend plaisir à débattre dans les bars des alentours de Notre-Dame.
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