Jérémy Chommanivong

Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Deauville 2024 : Speak No Evil, des psychologues et des psychopathes

Rares sont ces œuvres psychologiques, ascendantes horrifiques, qui infiltrent les festivals auxquels le genre n'est pas dédié. "Speak No Evil" est de ceux-là, même s'il semble plus à l'aise en explorant sa dimension sociale. C'est notamment le point fort du film qui, malgré sa longue exposition, se lâche davantage dans un final qui revisite le home invasion.

Deauville 2024 : The Strangers’ Case, la chaîne de l’horreur

Pour son premier long-métrage, Brandt Andersen sacrifie le fond de son sujet éminemment tragique contre une immersion totale dans une course effrénée de réfugiés politiques en lutte pour la survie. Emballé dans un film choral qui ne manque pas d’audace, car assez bien exécuté lorsqu'il ambitionne de nous partager la frayeur des personnages de "The Strangers' Case". Le film perd cependant en tension à force de multiplier des filons narratifs qui auraient mérité plus d’attention.

Alienoid : l’affrontement – turbulences vers le futur

Injustement boudé par une sortie en salle, "Alienoid : Les protecteurs du futur" a essentiellement trouvé son public sur le marché de la vidéo physique et à la demande. L’audacieux voyage dans le temps qui navigue entre le film d’époque, stylisé wu xia pian, et un futur envahi par des aliens de type body snatchers a cependant suscité de l’intérêt pour les nombreux spectateurs qui l’ont découvert pendant une diffusion limitée par la suite, le temps d’un week-end. Conçu comme un diptyque, les bonnes ondes qui se sont dégagées du premier volet ont propulsé sa conclusion sur grand écran, ce qui n’est pas pour notre déplaisir. Il manque toutefois à cet "Alienoid : l’affrontement" toute la fraîcheur et l’aura épique du premier chapitre, tout aussi inégal et maladroit dans sa narration, dont la générosité n’était pas à remettre en question.

Tatami : table ronde avec Zar Amir Ebrahimi

C’est au cœur d’une terrasse cosy, dans les enceintes de Metropolitan Films, que Zar Amir Ebrahimi (vue et célébrée dans l’asphyxiant "Les Nuits de Mashhad") nous a confié avec passion et générosité son expérience hors du commun sur "Tatami", qu’elle a co-réalisé avec Guy Nattiv. Fruit d’une collaboration historique entre deux cinéastes, l’un israélien, l’une l’iranienne, ce film convoque à la fois la rage de vaincre et de vivre de Leila, une judokate qui peut espérer décrocher la médaille d’or. Mais au cours de la compétition, elle et son coach Maryam reçoivent un ultimatum de la République islamique ordonnant à Leila de simuler une blessure et d’abandonner pour éviter une possible confrontation avec l’athlète israélienne. Un fait stupéfiant et toujours d’actualité chez de nombreux athlètes, enchaînés au doute et mutilés par leur désir de liberté.

Tatami : emprise de conscience

Né d’une collaboration inédite et historique entre l’israélien Guy Nattiv (Skin, Golda) et l’iranienne Zar Amir Ebrahimi (Les Nuits de Mashhad), "Tatami" est un brillant drame qui confronte deux générations de femmes à un état totalitaire faisant obstacle à leur soif de victoire et leur désir de liberté. Sur fond d’un championnat du monde de judo en huis clos, nous suivons une athlète et son coach, en proie à un dilemme qui vont les opposer, mais également les rassembler.

Anzu, chat-fantôme : entre deux mondes

De la Quinzaine des Cinéastes au Festival d’Annecy, "Anzu, chat-fantôme" arrive enfin sur nos écrans. Endeuillée de sa mère, abandonnée par son père, une jeune fille doit confronter leur absence et faire équipe avec ce Anzu, un esprit aussi farceur qu’un félin et aussi malotru qu’un humain. À la force d’une esthétique qui rappelle "Mes voisins les Yamada" et d’une ribambelle de personnages secondaires séduisants, le film s’embourbe malheureusement dans une narration étirée qu’on perd de vue les enjeux initiaux.

La Mélancolie : le temps de vivre

La patience est une vertu pour certains et un facteur de mélancolie pour d’autres. Remarqué à la dernière édition du Festival des 3 Continents, Takuya Kato nous délivre une œuvre intimiste sur le couple au Japon. "La Mélancolie" réunit ainsi les causes et conséquences d’un mariage désenchanté et les expose dans une vitrine sur une société japonaise en mal de communication.

Full River Red : enquête sous intimidation

Zhang Yimou nous a habitué à des fresques lyriques, où les mots valent autant que les armes blanches qui virevoltent dans les wu xia pian. Ne dérogeant pas à la règle, "Full River Red" assemble les codes d’un film d’enquête, d’espionnage et un pamphlet sur le pouvoir de la corruption (et quasiment en temps réel) dans un huis clos plutôt alléchant sur le papier.

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