La nuit des lanternes et son rituel perturbé

Pour sa toute première BD, le dessinateur-scénariste Jean-Etienne nous propose une ambiance façon New Age qui tourne au fantastique avec irruptions de monstres, sur une petite île indéterminée, mais qu’on pourrait imaginer au large de la Bretagne (voir les prénoms des protagonistes).

Sur cette île, la petite communauté des habitants s’apprête pour la nuit des lanternes, une fête locale en rapport avec d’anciennes croyances qui n’ont rien de religieux. Ceci dit, cette fête met en avant une sorte de rite mené par une vieille femme. Au centre de ce rite, un symbole représentant une maison stylisée et les lanternes personnalisées apportées par les participants. Accueillante, la mamie souhaite la bienvenue aux arrivants venus honorer l’entité des lanternes de l’île. Parmi les participants à cette cérémonie, une femme (Irène) avec ses deux enfants, la plus grande Eloane et Erwan le cadet juché sur les épaules de sa mère. De nombreux détail retiennent d’emblée l’attention, notamment dans tous les éléments de décor de la fête. Et puis, le physique d’Irène fait presque androgyne, ce qui amène quelques hésitations dans la compréhension de la suite. Enfin, Eloane semble de mauvais poil et on comprend qu’elle a eu des mots avec son père qui est resté à la maison. La maison, c’est le phare où le père rumine, sans doute éméché. Mais le cours des événements se trouve chamboulé par un panache de fumée qui s’élève soudain, justement du côté du phare. On réalise alors que ces premières planches correspondent à ce qu’Eloane se remémore d’une précédente nuit des lanternes quelques années auparavant, alors qu’elle y revient inopinément, marquée par son enracinement. Entre sa mère et Eloane, la tension n’est jamais retombée après le drame qu’elle vient de se remémorer. Depuis ce même drame, Erwan ne parle plus, se contentant d’utiliser son smartphone pour s’exprimer avec une voix numérique.

Le rite

Le tout début nous apporte donc déjà beaucoup d’éléments. Le premier chapitre dans sa totalité en apporte encore bien d’autres. Pour la cérémonie qui se met en place, chaque participant doit apporter sa lanterne allumée au pied d’une immense statue devant laquelle la mamie se tient. Celle-ci recommande « Pensez à toutes ces choses que vous gardez en vous… Et qui vous brûlent de l’intérieur. » Puis « Allumez votre lanterne ! Et gardez-la précieusement… Laissez-la s’éteindre toute seule. Vous serez apaisés et une belle année s’offrira à vous ! » Cela sent l’ambiance New Age à plein nez. Sauf qu’Eloane et sa mère se disputent avant même la fin du rite avec les lanternes. De retour dans la maison (construite à-côté de l’ancien phare) son petit frère tente de persuader Eloane de rester au moins une nuit. Peine perdue. Et, de rage, Eloane balance sa lanterne allumée contre un mur. On a alors droit à une vraie surprise pour clore ce premier chapitre (page 42, sur un total de 184, en comptant les 4 pages de recherches graphiques à la fin). La suite en réserve quelques autres.

Originalité et influences

Cet album présente bien des aspects séduisants, le premier étant son style graphique très léché, avec un trait vraiment élégant que Jean-Etienne n’hésite pas à mettre en avant à plusieurs moments par des dessins de grande taille très agréables à l’œil. Le second est un scénario où les éléments viennent s’emboiter progressivement. Ensuite, ce scénario vient s’enrichir d’éléments fantastiques qui peuvent surprendre. On sent que l’auteur trouve son inspiration dans son goût pour le genre fantastique de manière générale et même pour la fantasy à tendance horrifique selon mon impression. Heureusement, il n’en fait pas trop, se contentant de faire en sorte que tout se tienne, à partir de ce qui se passe dans la petite communauté vivant sur l’île. Bien entendu, l’aspect fantastique qui fait intervenir des créatures effrayantes n’est pas trop creusé (quid des origines ?) Ainsi, on finit par comprendre que cette nuit des lanternes doit son ordonnancement à une légende locale à propos d’un monstre marin dans un lac de l’île. On sent que l’auteur mêle de nombreux éléments ayant marqué son imaginaire, dont l’histoire du monstre du loch Ness, pour élaborer cette histoire de son cru. L’aspect graphique fait légèrement penser (les lanternes) à une ambiance orientale, mais le cœur du scénario est donc bien une histoire familiale où des éléments fantastiques interviennent, avec des scènes de violence qui me font penser que l’auteur doit également être un adepte des jeux vidéo. Bref, le vrai regret pour cet album, c’est que l’auteur introduise de nombreux éléments qui éveillent quelques échos dans l’esprit du lecteur, mais qu’il ne cherche jamais à rattacher son histoire à la réalité tangible. Le dossier de recherches graphiques en fin d’album montre bien la volonté de présenter quelque chose de vraiment personnel. Très bien, mais on sent les influences et les goûts de cet amateur de comics, fan de Mike Mignola (Hellboy) et Sean Murphy (Batman), Jean-Etienne garde néanmoins ses références très françaises (décors, notamment). Graphiquement, l’ambiance nocturne lui convient parfaitement et les couleurs choisies s’harmonisent bien pour créer un univers qui se tient.

La Nuit des Lanternes, Jean-Etienne
Delcourt : sortie le 26 mars 2025

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3.5

Festival

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