Soon, ou le futur proche selon Cadène et Adam

Soon, c’est le nom donné à une mission spatiale envoyée en 2034 d’abord en direction de la Lune (Moon). Mais, prochainement (Soon), une nouvelle mission (Soon 2) devrait partir avec un objectif beaucoup plus lointain.

Après un prologue situé en 2140, nous sommes en 2151, soit dans un futur relativement proche mais suffisamment éloigné de nous (2019) pour qu’on puisse imaginer de nombreuses péripéties pour l’humanité. Effectivement, on apprend progressivement l’essentiel des événements entre ces deux dates. C’est une partie qui fait l’objet de chapitres insérés entre ceux centrés sur la confrontation entre Simone et son fils Youri. On se demande longtemps (l’album fait pas moins de 213 pages), ce qui motive effectivement cette partie où l’on voit régulièrement Simone l’astronaute faire œuvre de pédagogie face à des groupes de jeunes, mais aussi en compagnie de son fils Youri.

Relation mère-fils

Dans ce roman graphique, la relation entre Youri et Simone est le pivot de la narration. En effet, Simone faisait partie de la mission Soon et doit repartir avec Soon 2. Ce nouveau départ est tout simplement inacceptable aux yeux de Youri. Une situation qui n’est pas sans rappeler la relation entre Roy McBride (Brad Pitt) et son père (Tommy Lee Jones) dans le récent (18 septembre 2019) Ad Astra de James Gray. En effet, bien qu’ayant passé le cap de l’adolescence, Youri considère que sa mère l’abandonne et il ne se prive pas pour le lui reprocher. A vrai dire, on finit par comprendre qu’en s’engageant dans la mission Soon 2, Simone prend un aller sans retour.

Chronologie

Mais avant d’envisager de parler de Soon 2, il faut savoir à quoi s’en tenir à propos de Soon. Surtout qu’à l’époque (2034-2035), il n’était pas question de Soon 2. La chronologie des faits a donc une importance particulière, d’autant plus que les auteurs s‘attachent à imaginer comment les événements s’enchaînent et pourquoi on se souvient plus particulièrement de certains.

Après 2019 ?

Les auteurs présentent 2019 comme une année charnière dans l’histoire de l’humanité. On sent effectivement ces temps-ci une réelle prise de conscience des dangers encourus par l’humanité par rapport à son comportement global vis-à-vis de son habitat naturel : la planète Terre. On sent également qu’on pourrait bien avoir d’ores et déjà passé le point de non-retour. A force d’exploiter les ressources naturelles de la Terre, à force de comportements irresponsables (gaspillage) et à force de négliger les effets de la surpopulation, les risques de catastrophe s’aggravent. Les auteurs imaginent un futur proche avec un accroissement des effets néfastes dus aux conséquences du capitalisme sauvage. Résultat : des guerres meurtrières, une grave accumulation de déchets nucléaires et enfin des catastrophes naturelles (tempêtes, épidémies) amenant l’humanité réduite au dixième de la population de 2019, à se regrouper en une dizaine de mégalopoles pour abandonner (officiellement) le reste de la surface de la planète à la nature qui en a bien besoin (et la mise en place d’un contrat).

Soon

Maintenant, que dire de la mission Soon ? L’idéal serait de reprendre la série de critiques émises à son propos et regroupées dans un chapitre particulièrement bien vu. En effet, de ce côté les auteurs proposent une réflexion particulièrement fine. Imaginons que l’exploitation des ressources naturelles arrive à un tel niveau que cette activité produise des déchets nucléaires en quantité ingérable. Que faisons-nous, comment et pourquoi ? Beaucoup d’intérêts alors se télescopent. Les puissances politique, financière et populaire notamment, s’expriment pour adopter finalement un compromis forcément critiquable.

Une vision du futur

Concrètement, le futur que les auteurs imaginent n’est pas spécialement enthousiasmant. Et tout cela n’est jamais que l’aboutissement de siècles de comportements irresponsables et/ou égoïstes. On remarque que le dessin de Benjamin Adam est un peu à cette image. Si l’illustration de couverture attire l’œil (en particulier par ses couleurs), l’intérieur déçoit, en particulier pour les personnages généralement esquissés en quelques traits. On pourrait également s’attendre à du beau travail pour les décors futuristes. Même si on remarque un style différent entre les deux époques, le choix d’une couleur dominante pour chaque chapitre manque singulièrement d’originalité. A mon avis, ce n’est pas du tout à la hauteur de l’ambition affichée par le scénario (cosigné Thomas Cadène et Benjamin Adam) dans son ensemble. On y sent une réflexion poussée sur l’avenir de l’humanité et surtout sur comment et pourquoi les événements peuvent s’enchaîner. Aspect séduisant : le lecteur est mis dans la position de celui qui engrange progressivement les informations sur un avenir possible. Inconvénient : cette façon de faire incite à revenir sur les origines de la vie sur Terre (rabâchage inutile pour le lecteur). Et puis, les auteurs insistent pour faire comprendre comment la mémoire d’événements assez fondamentaux peut se diluer pour que la mémoire collective se fixe sur quelques raccourcis qui font évidemment penser au fonctionnement des médias et des réseaux sociaux (voir ce qui reste dans les mémoires avec le recul…)

Penser le futur

On peut admettre que le propos (assez pessimiste) des auteurs s’accorde avec l’univers peu séduisant de la BD elle-même. Mais cela fait quand même un effet bizarre pour un album si volumineux de trouver aussi peu de planches agréables à l’œil. Heureusement, on peut estimer qu’avec leur conclusion, les auteurs vont dans le sens d’une humanisation des relations, alors que tout (le monde de 2019 et celui qu’ils imaginent pour le futur de l’humanité) va dans le sens de la rationalisation et de la survie de l’espèce au détriment de l’humain. D’ailleurs, que peut-il rester concrètement dans les esprits de voyageurs de l’espace n’ayant jamais vécu sur Terre ? Des images, des idées véhiculées, des impressions impossibles à confronter avec la réalité. Car leur réalité, c’est celle qu’ils vivent dans leur univers de vaisseau intergalactique, avec leur besoin de s’affirmer dans un espace clos (quelle importance accorder à un passé auquel ils ne se sentent pas rattachés de façon spécialement forte ?) Donc, quel est le futur de l’humanité, alors que le futur de la Terre est irrémédiablement voué à la mort ? Mais n’est-ce pas très tôt pour parler de mort d’un astre qui peut poursuivre son évolution dans l’espace pendant encore des millions d’années ? Le problème n’est-il pas de notre côté, nous les humains incapables de gérer notre propre espace de vie pour le penser à l’échelle d’un avenir encore long ? Et puisque le film Ad Astra est cité plus haut, rappelons que sa conclusion est que non, la vie au-delà de la Terre n’existerait pas. Bien entendu, il ne s’agit que d’un film et d’une hypothèse. A la lecture de cette BD, on peut conclure en se demandant jusqu’où (lieux, comportements, pensées?) faudra-t-il aller pour reconnaître que le principe élémentaire est de prendre soin de notre espace de vie, de le penser pour le long terme ?

Soon, Cadène Thomas (Auteur), Adam Benjamin (Auteur, Illustrations)
Dargaud, octobre 2019, 240 pages

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