« Rose » : dédoublement d’enjeux

Le récit complet de Rose est désormais disponible aux éditions Dupuis. Denis Lapière, Émilie Alibert et Valérie Vernay y proposent une intrigue à triple fond où les questions filiales, policières et fantastiques ont inextricablement partie liée.

Les premières planches de Rose ne tardent pas à planter le décor : la jeune héroïne de Denis Lapière et Émilie Alibert se montre capable d’ubiquité. Elle peut figer son corps physique quelque part et laisser son esprit vagabonder ailleurs. À cette aptitude duale, paradoxalement fondue dans une ambiance hyper-réaliste, va venir s’ajouter l’annonce du meurtre de son père. « Nous retrouverons son assassin… Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour cela », lui promet l’inspecteur Etchebarne. Cette prévenance n’est pas seulement protocolaire : le père de Rose est un privé auquel le policier peut certainement s’identifier. Des relations de travail unissent en outre les deux hommes.

Au moment de sa mort, le père de Rose enquêtait sur une affaire à la Mediator : un médicament apparemment anodin dont les effets indésirables ont provoqué le décès de nombreux patients. Sans jamais empeser leur récit, Denis Lapière et Émilie Alibert projette dans l’album un scandale sanitaire aux enjeux bien réels : opacité, mensonges, manœuvres sournoises et même meurtres vont servir à protéger un grand groupe de l’industrie pharmaceutique d’une affaire qui pourrait lui coûter des millions. Et c’est là que tout va s’enchevêtrer et que les masques vont commencer à craqueler.

Tandis que l’enquête policière suit son cours, Rose emménage dans l’immeuble de son père. Ce dernier est supposé maudit au motif d’une vieille histoire de sorcellerie. Difficile d’y accorder un quelconque crédit, si ce n’est que Rose, au cours d’un dédoublement, y rencontre les spectres d’anciens locataires victimes d’une fuite de gaz. Le mystère s’épaissit encore, et d’autant plus que ces esprits vont révéler à Rose que son père a assassiné et emmuré un homme à l’intérieur du bâtiment. Après avoir tiré sur tous ces fils narratifs et les avoir ingénieusement emmêlés, les scénaristes vont rationner l’information et la délivrer au compte-gouttes, de manière à tenir le lecteur en haleine. Car si les dessins et couleurs de Valérie Vernay font mouche – malgré des expressions faciales parfois lacunaires –, c’est en premier lieu le scénario, d’une densité remarquable, qui apporte satisfaction et surprise.

Pour cela, il faut bien entendu, par suspension consentie de l’incrédulité, accepter de voir des arches réalistes et fantastiques marcher de pair. Mais la dimension filiale du récit, son ode au pardon, ses descriptions de la corruption et des connivences, ses démonstrations d’obsession (dans l’accomplissement artistique d’un meurtre par exemple) font de Rose un album aux multiples et appréciables aspérités. Quant à l’héroïne, elle apparaît introvertie, mélancolique, suspendue aux événements qui s’imposent à elle, plus réactive qu’actrice de son existence. C’est sans doute la parenthèse temporelle choisie par les auteurs qui veut ça, mais il est difficile de s’identifier à elle tant on la voit peu évoluer dans le cadre d’une vie ordinaire. Ce déficit de caractérisation demeure toutefois relatif et ne nuit en aucun cas à la qualité d’ensemble de Rose.

Aperçu : Rose (Dupuis)

Rose, Denis Lapière, Émilie Alibert et Valérie Vernay
Dupuis, mai 2021, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.