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« Mercader » : les promesses de l’ombre

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Un homme meurt, une mémoire s’ouvre. Et soudain, c’est toute l’Histoire qui chancelle. Avec ce deuxième et dernier tome de Mercader : L’Assassin de Trotsky, Patrice Perna et Stéphane Bervas concluent un diptyque aussi intelligent que glaçant, entre fiction politique et mémoire trouble, où l’Histoire n’est jamais tout à fait ce qu’elle paraît. 

Prague, 1978 : un agent soviétique défenestré ouvre une porte dérobée sur le passé – celle d’un crime mythique, presque mythologique, qui a scellé le sort d’une révolution trahie. Une mort en cache une autre : celle de Léon Trotsky, fracassé d’un coup de piolet au cœur d’un exil mexicain devenu souricière.

Pavel Dvorak, agent du SKPV, découvre chez le défunt un manuscrit aussi explosif qu’obsédant. Signé d’un certain Ramon Mercader – ou Raymond, ou Mornard, ou Jacson –, l’assassin présumé de Trotsky, le document est un témoignage direct, une bombe à retardement dans le monde cadenassé du bloc de l’Est. Que fait ce texte à Prague, pourquoi maintenant, et surtout : est-il authentique ?

En choisissant la double temporalité – celle d’un Prague gris béton, rongé par la paranoïa, et celle d’un Mexique incandescent au bord de l’Histoire –, Patrice Perna orchestre une narration à la mécanique impeccable. Le suspense ne tient pas seulement à la reconstitution du meurtre (connue, documentée), mais à l’effort de vérité d’un homme pris entre la loyauté à un régime et le vertige du doute. Pavel est un enquêteur hanté, obstiné, opportuniste aussi, un justicier solitaire qui ose fouiller là où le silence est à la fois d’or et de plomb.

En imbriquant l’enquête contemporaine de Pavel avec les confessions supposées de Mercader, le diptyque s’autorise une complexité rare, qui trouve ses racines dans un portrait croisé des idéologies et de leurs démons, un reflet des fidélités contradictoires qui broient les individus.

On navigue entre les scènes spectaculaires – dont une tentative de meurtre ratée – et des séquences plus intimes, où l’Histoire se murmure entre deux êtres. La relation entre Pavel et Gustav, psychanalyste lucide et compagnon affectif, donne un autre relief à cette traque intérieure. Le médecin permet de sonder le cœur et la psyché des hommes dans une affaire qui a des répercussions quasi bibliques.

Le stalinisme, évidemment, s’entend ici comme un système fondé sur l’opacité, le refoulement, la peur organisée. Les fantômes de la Grande Terreur et les survivances d’une foi politique devenue carcérale traversent les pages. Le manuscrit de Mercader devient le révélateur de ce que l’on préfère taire. Et dans cette tension, le lecteur devient à son tour détective, témoin, peut-être même juge.

En deux tomes, Mercader interroge le rapport au récit, à l’archive, à la mémoire. Peut-on croire ce que l’on lit ? Que faire d’un témoignage s’il menace l’équilibre d’un système ? Le manuscrit de Mercader est-il vrai, ou un piège ? Et même si tout est faux, est-ce que cela change quoi que ce soit à la vérité politique qu’il recèle ?

Passionnant.

Mercader : L’Assassin de Trotsky (T.02), Patrice Perna et Stéphane Bervas
Glénat, mai 2025, 56 pages

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