« Hardcore Maternity » : l’angoisse au féminin pluriel

Un titre coup de poing, presque un oxymore. Hardcore Maternity ne tourne pas autour du pot pour évoquer la rudesse dans les jupes de la maternité, les poings serrés dans les couches pleines, l’épuisement en vernis brillant. Dans cet album à l’esthétique ultra-stylisée, Marga Castaño et Esther de la Rosa dressent le portrait d’une maternité moderne, bancale, urbaine, qui s’accroche à un verre de vin entre deux obligations familiales.

Impossible de ne pas s’attarder d’abord sur le style visuel : un parti pris fort, aux antipodes de la douceur souvent attendue dans les récits de parentalité. Ici, les formes sont tranchantes, synthétiques, presque brutalistes. Les corps sont des modules articulés par des aplats vifs – rose framboise, jaune citron, bleu électrique. L’ensemble évoque à la fois Saul Bass, les collages de Matisse et une infographie de magazine branché. Le monde est plat, graphique, mais paradoxalement plus expressif que bien des récits dessinés au trait fin.

Une fois cette évocation faite, on peut passer au cœur battant de Hardcore Maternity. Ces femmes qui tentent de tout mener de front : mères célibataires, battantes fatiguées, reines déchues d’un royaume où la poussette tient lieu de sceptre. Il y a des rires, évidemment. Jaunes pour la plupart. De la sororité, essentielle. Mais surtout, une honnêteté rare sur ce que le quotidien impose : la charge mentale qui déborde du sac à langer, le fantasme interrompu par une demande infantile ou un texto de la baby-sitter, les dîners entre copines écourtés par les contraintes de la vraie vie.

On y parle aussi, sans tabou ni mièvrerie, de désir, de masturbation, de fatigue ou de lassitude qui collent aux os. De rencontres amoureuses qui s’enchaînent ou qui déçoivent. Et surtout, de cette absence de reconnaissance sociale qui pèse comme un sac de courses monté sans ascenseur. L’action se déroule à New York, mais c’est bien un monde universel que les auteures dessinent ici. Celui des femmes pressées, partagées, jamais tout à fait là où on les attend. Le récit prend des allures de chroniques fragmentées, à la fois personnelles et collectives, porté par une narration éclatée parfaitement adéquate.

Hardcore Maternity tient en équilibre entre ironie et constat implacable. C’est Sex and the City, mais sans les talons aiguilles ni le luxe hors-sol. Ici, les héroïnes sont des guerrières du quotidien, plus cernées que glamour. La BD, finalement, exhale le réel avec cette liberté formelle et ce second degré qui sont les armes de celles qui ne peuvent plus se payer le luxe d’être idéales.

Hardcore Maternity, Marga Castaño et Esther de la Rosa
Steinkis, mai 2025, 168 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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