« Le Monde à la une » : comment l’information a été compartimentée

Ouvrage collectif dirigé par Marie-Ève Thérenty et Sylvain Venayre, Le Monde à la une raconte une histoire de la presse française sous le prisme de ses rubriques.

On le sait, l’organisation d’un journal se fait à travers des rubriques dont la place et l’importance divergent parfois considérablement d’un titre à l’autre. Dans Le Monde à la une, Marie-Ève Thérenty et Sylvain Venayre invitent des spécialistes de tous horizons à se pencher sur des rubriques auxquelles ils se montrent sensibles, sur base affinitaire. La liberté laissée à chaque contributeur explique le caractère protéiforme de l’ouvrage. À cet égard, il nous faut souligner qu’il ne s’agit pas d’une histoire des rubriques à proprement parler, mais plus prosaïquement, d’une évocation documentée de chacune d’entre elles, en partant d’un cas concret choisi par chaque rédacteur.

Lisa Bolz se penche par exemple sur la dépêche télégraphique en en épousant la forme. Elle rappelle ce que la circulation de l’information et l’instantanéité doivent à ces comptes-rendus journalistiques qui traversaient les continents à grande vitesse, et dont l’apparition a fait écho à la fixation des États-nations et à l’ouverture des regards sur le monde extra-national. Pour la petite histoire, l’auteure fait allusion à la guerre de Crimée de 1854, durant laquelle l’agence Havas fit sensation en rapportant avant tous les autres organes de presse l’ouverture des combats. Amélie Chabrier emboîte le pas de Lisa Bolz mais en évoquant cette fois la justice. Elle choisit en effet de traiter le sujet comme une chronique judiciaire : les reproches de sensationnalisme, d’immoralité et d’incitation au crime prennent place dans une réflexion plus globale sur ce qui a souvent été apparenté à un divertissement abusif.

Adoptées plus récemment, les rubriques environnementales contribuent à lutter contre le climato-scepticisme et multiplient les fact-checkings. Sylvain Venayre indique toutefois que leur féminisation est le signe d’un moindre prestige social et que leurs journalistes, de plus en plus attachés aux données scientifiques, ont parfois été confondus avec des militants écologistes. Il a fallu attendre 1998 pour que Les Échos désignent enfin un journaliste spécialiste de l’environnement, ouvrant ainsi la voie, bien tardivement, au reste de la presse française. Autre rubrique (logiquement) apparue sur le tard, la chronique télévisée. Claire Blandin explique que François Mauriac fut une exception parmi des journalistes débutants. Il perçoit la télévision comme un outil qui doit équilibrer au mieux divertissement et culture dans ses programmes.

C’est ainsi que sont passées en revue les grandes rubriques de la presse française. Avec parfois quelques anecdotes croustillantes à la clef. Ainsi, se penchant sur les pages boursières, Pierre-Carl Langlais revient sur le système de Ponzi mis en place par Adolphe Serre, par ailleurs locataire pour 24 000 francs par an d’une chronique-tribune dans une Gazette de France en manque de liquidités. De quoi s’offrir une belle publicité, certes indirecte, pour ses affaires frauduleuses. Plus tard, les dérégulations et privatisations vont coïncider avec l’arrivée des suppléments financiers : la presse, pas dépourvue d’idéologie, accompagne la dynamique d’expansion… Philippe Artières rappelle ailleurs que L’Humanité, influencé par le journal Pravda, a longtemps été un pourvoyeur de fausses nouvelles. Et Dimitri Vezyroglou nous dit quant à lui que « l’herbe est toujours plus verte dans l’ailleurs cinématographique », signifiant par là le relatif mépris des journalistes français pour leur propre cinéma, cristallisé par l’intérêt d’un François Truffaut pour Alfred Hitchcock ou le combat des Cahiers du cinéma contre la « Qualité française ».

Valérie Stiénon accorde au courrier des lecteurs la place qui lui revient de droit. Pluralité, finalité, sélection des lettres y divergent fortement. À la lecture du texte, on prend d’ailleurs la mesure de la mise en scène qui accompagne un espace certes dévolu aux lecteurs, mais organisé par le journal lui-même, et parfois de manière orientée. Autre angle mort pourtant prédominant : la publicité. C’est Dominique Kalifa qui narre son essor et l’inscrit en résonance avec la mondialisation, à travers les encarts (racistes) Sen-Sen du journal sportif L’Auto. La marque s’imposait d’ailleurs à l’intérieur même des articles, dans un malheureux mélange des genres, que le publireportage ou les placements de produits ont depuis lors prolongé. Enfin, parmi beaucoup d’autres analyses qui auraient mérité d’être signalées, Julien Schuh s’intéresse à la bande dessinée, un peu à la manière de Presse et bande dessinée, paru aux éditions Les Impressions nouvelles. L’auteur indique que la BD a partie liée avec le journal depuis Rodolphe Töpffer et sa littérature en estampes. Il précise que le caractère fragmentaire et les rubriques des journaux génèrent des espaces à remplir selon une logique cyclique dont s’accommodent parfaitement les strips.

Le Monde à la une, ouvrage collectif dirigé par Marie-Ève Thérenty et Sylvain Venayre
Anamosa, septembre 2021, 368 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.