L’anomalie, sur un vol Paris-New York

D’après ce qui a pu s’en dire, le prix Goncourt 2020 serait vraiment une originalité à découvrir. Après lecture, il s’avère que l’expérience mérite de laisser une trace. Mais qu’est-ce que l’anomalie en question et en quoi mérite-t-elle autant de commentaires ?

À vrai dire, cela devait arriver. À force de laisser les scientifiques élaborer des théories de plus en plus incroyables, fantaisistes ou simplement tirées par les cheveux, il fallait s’attendre à ce que le milieu artistique y trouve matière à inspiration. La situation qu’Hervé Le Tellier imagine est plus simple à énoncer qu’à comprendre. Soit un avion de ligne international, un vol Air-France effectuant la liaison Paris-New York avec plusieurs centaines de passagers à son bord. Pour une raison inconnue (l’avion traverse une zone de forte turbulence), alors qu’il est arrivé tout à fait normalement aux États-Unis en mars, voilà qu’il arrive à nouveau en juin. Bien entendu, personne n’y comprend rien et la situation étant totalement anormale, l’armée américaine intervient. Voilà plusieurs centaines de personnes placées à l’isolement et privées de tout contact avec l’extérieur.

Le protocole n°42

Depuis le 11 septembre 2001, les Américains avaient décidé d’envisager toutes les situations qui pouvaient se produire, y compris les plus improbables. Ainsi, deux spécialistes (jeunes) avaient travaillé sur des protocoles à appliquer. Pour donner une image, ils avaient imaginé l’équivalent de toutes les situations possibles quand on lance une pièce en l’air. La situation du moment correspondrait au cas impossible où la pièce ne retomberait pas (protocole n°42). Et comme cela ne pouvait pas arriver, ils s’étaient un peu lâchés…

Situation estampillée « Oulipo »

Cette situation qu’il imagine, Hervé Le Tellier s’en amuse beaucoup, en digne héritier de Georges Perec (auteur de La Disparition) et comme lui membre distingué de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle). Il le fait en écrivain qui ironise gentiment sur les voies ouvertes par la science, en détaillant comment les uns et les autres tentent de mettre de l’ordre dans cet improbable désordre. Voilà donc un roman couronné par le prix Goncourt, qui ne se contente pas d’une petite touche de fantastique, mais qui explore le domaine de la science-fiction. Bien sûr, Hervé Le Tellier le fait à sa façon, en romancier. Ainsi, dans une première partie déjà assez longue (134 pages), il nous fait faire la connaissance d’un certain nombre de personnages qui prendront place dans le vol en question. Bien entendu (normal), il s’arrange pour présenter un panel assez large, dans des situations de vies qui ouvrent grandement le champ des possibles. Cette partie qui semble un peu longue, surtout pour qui attend qu’elle décolle, prend tout son sens une fois l’anomalie détectée. En décrivant quelques situations de façon suffisamment précise, l’auteur dispose ensuite de la matière nécessaire pour développer sa réflexion. À propos de matière, on peut ainsi se demander quoi penser de ces individus arrivés en juin. Bien qu’ayant le même vécu et les mêmes souvenirs (sauf, bien entendu, cette période de mars à juin), que leurs « doubles » arrivés en mars, comment les considérer de la même façon ? Peut-on admettre la création spontanée ? Sont-ce des créatures humaines au même titre que celles arrivées en mars ? Bien entendu, le point de vue religieux se discute et peut entraîner des débats sans fin. Il en est de même du point de vue philosophique.

Action et réaction

La situation ne trouve aucune explication rationnelle ou simplement logique. Il va bien falloir admettre que pour ces passagers du vol Paris-New York, une nouvelle vie commence, celle de ces doubles venus de nulle part et dont personne ne sait quoi faire (si légitime il y a, est-ce celui de mars ou celui de juin ? Ensuite, que fait-on de l’autre ???). Et puis, on ne peut pas retenir éternellement plusieurs centaines de personnes, coupées du monde extérieur sans raison impérieuse. Il va bien falloir se résoudre à leur expliquer la situation et les confronter à leurs « doubles ». Ici, Hervé Le Tellier s’amuse encore beaucoup en imaginant de multiples réactions, toutes plus humaines les unes que les autres.

Une interprétation

Toutes et tous, nous avons entendu un jour ou l’autre quelqu’un nous dire : « J’ai croisé ton parfait sosie tel jour à tel endroit. » Cela justifie la croyance populaire voulant que nous ayons tous notre double vivant quelque part, une vie dont nous n’avons absolument pas connaissance. Eh bien, si ces personnes existent vraiment, on peut très bien imaginer qu’elles soient issues d’anomalies comme celle servant de base à ce roman. Cela voudrait dire que ce qui est ici présenté comme de la science-fiction aurait en fait une base réelle. Peut-être vivons-nous avec, de façon plus ou moins consciente (justification possible : l’auteur ne se gêne pas pour imaginer la théorie du complot ultime), parce que ces doubles, une fois en circulation, se dilueraient en quelque sorte dans la masse peuplant notre bonne planète. Ainsi, l’hypothèse extra-terrestre n’aurait même pas lieu d’être. Par contre, on peut imaginer que des avions dédoublés apparaissent de temps en temps et qu’ils atterrissent discrètement. En effet, au plus haut niveau, on n’a évidemment aucun intérêt à reconnaître qu’on ne maîtrise pas la situation. Bien évidemment, on pourra se demander quelle incidence cela a sur les libertés individuelles, etc.

Pour conclure

Hervé Le Tellier ouvre ainsi beaucoup de pistes (d’atterrissage…) et en explore un bon nombre avec une finesse indéniable. En écrivain d’expérience, il organise son roman de façon à inciter et faciliter la lecture. L’ensemble est donc aussi intelligent que bien écrit. On sent aussi que l’auteur s’est imposé quelques contraintes (quelques références sautent aux yeux, mais certainement pas toutes). Tout cela contribue à alimenter un roman jubilatoire qui ne peut qu’inciter à la réflexion.

L’anomalie, Hervé Le Tellier

Gallimard, août 2020, 336 pages

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