La Fée-cinéma : Alice Guy, réalisatrice des débuts de l’histoire du cinéma

Alice Guy est considérée comme la première réalisatrice de l’histoire du cinéma, et s’est acharnée à rétablir son nom un peu oublié, voire effacé. Elle était également scénariste, productrice et directrice de studios. Elle se raconte dans La Fée-cinéma, autobiographie d’une pionnière. Un écrit qui a mis du temps à être publié une première fois en 1976 (alors qu’il a été rédigé en 1942 et 1953) et qui a été réédité par Gallimard avec les commentaires de Claire Clouzot (déjà présents dans l’édition de 76 et légèrement complétés ici), ainsi que plusieurs préfaces qui éclairent le trajet de cette réalisatrice impressionnante et facétieuse qui voulait simplement « faire du cinéma ».

Alice Guy débute dans le cinéma avec un joyeux hasard, qu’elle décrit comme une évidence. Elle se savait « faite pour ça »‘. Alors qu’elle est secrétaire de Léon Gaumont (nouveau propriétaire, en 1895, du Comptoir général de la Photographie, il se consacrera notamment à la mise en scène de films à partir de 1906), elle découvre le cinématographe. On est en 1895 et voilà Alice Guy embarquée dans la naissance du cinéma. Il ne s’agit pas pour elle de créer les outils techniques, mais de faire du cinéma, de construire des œuvres en mouvement. Pourtant, elle consacre les dix premières pages de son autobiographie à retracer les avancées techniques de ce qu’elle nomme son « prince charmant », le cinématographe. Alice Guy s’intéresse donc à la technique, mais elle est surtout fascinée par le pouvoir de ces images projetées. Elle assiste à l’une des premières projections d’Auguste et Louis Lumière (venus présenter leur nouvel appareil à Gaumont) : « à notre arrivée, un drap blanc était tendu contre un des murs de la salle ; à l’autre extrémité, un des frères Lumière manipulait un appareil ressemblant à une lanterne magique. L’obscurité se fit et nous vîmes apparaître, sur cet écran de fortune, l’usine Lumière. Les portes s’ouvrirent, le flot des ouvriers en sortit, gesticulant, riant, se dirigeant soit vers le restaurant, soit vers son logis. Puis ce furent, coup sur coup, les films devenus classiques, du train arrivant en gare, de l’arroseur arrosé, etc. Nous venions tout simplement d’assister à la naissance du cinéma (…) M’armant de courage, je proposais timidement à Gaumont d’écrire une ou deux saynètes et de les faires jouer par des amis (…) J’étais déjà mordue par le démon du cinéma ».

En quelques pages, quelques phrases, Alice Guy devient réalisatrice (tout en continuant à assurer ses fonctions de secrétariat). Dans le jardin de la résidence qu’elle occupe (remise en état par Gaumont pour qu’elle soit plus proche de son lieu de travail et donc plus disponible), Alice Guy construit un décor de cinéma et commence à faire des films : « un drap peint par un peintre éventailliste (et fantaisiste) du voisinage, un vague décor, des rangs de choux découpés par des menuisiers, des costumes loués ici et là autour de la porte Saint-Martin. Comme artistes : mes camarades, un bébé braillard, une mère inquiète bondissant à chaque instant dans le champ de l’objectif: et mon premier film la Fée aux choux vit le jour ». Son premier film est ainsi résumé dans une simplicité presque enfantine où aucun obstacle ne semble se dresser à la volonté de faire cinéma. Elle décrit ensuite les différentes techniques qu’elle et ses amis découvrirent en pionniers (comme on jouerait aujourd’hui dans des facs de cinéma) « le film tourné à l’envers », « le ralentissement, l’accélération », « les arrêts »,  « la prise de vues à différentes distances », « les surimpressions », « les fondus ». Alice Guy expérimente, teste, et surtout s’amuse.

C’est tout l’intérêt de son autobiographie : cette plongée joyeuse et créative au cœur de la naissance du cinéma. Cette volonté de créer mise en perspective avec les connaissances de l’époque et celle qu’Alice Guy va acquérir tout au long de sa vie. Elle conclut d’ailleurs son autobiographie en citant Roosevelt : « il est dur d’échouer, il est pire de n’avoir jamais essayé ». Ces lignes font écho à la fin de sa carrière de réalisatrice et productrice. L’écriture d’Alice Guy (qui écrivit un temps des romans, des contes pour enfants à son retour des États-Unis) est légère, remplie d’anecdotes et d’autodérision. L’autre intérêt de cette réédition par Gallimard  en 2022, c’est la mise en perspective d’Alice Guy dans l’histoire du cinéma, dont elle a longtemps été comme effacée. Elle le dit d’ailleurs elle-même, beaucoup de ses films ne lui ont pas été de suite attribués. La Fée-cinéma est donc avant tout un témoignage de son existence, mais surtout de sa présence active dans la création cinématographique. Céline Sciamma écrit dans sa préface  » il y a plus urgent pour elle qu’être la première : il y a être là ». Prouver, date, confirmer, avec une belle assurance, qu’elle a bien réalisé une centaine de films courts et moins courts. Alice Guy ne fait que désirer se montrer dans l’action, en train de créer. Aujourd’hui (presque) réhabilitée, elle est dans beaucoup de discours féministes, présente, vivante, créatrice pionnière, parce qu’elle a notamment Les Résultats du féminisme, film dans lequel les rôles sociaux genrés sont inversés.

Dans la préface rédigée par Nathalie Masduraud et Valérie Urréa, on peut lire « Alice Guy est morte en 1968 sans avoir revu un seul de ses films ». Pourtant, elle les a cherchés, en a écrits les titres inlassablement. À l’époque, les courts n’étaient pas encore considérés comme des œuvres précieuses, ils étaient diffusés et aussitôt oubliés presque. Prétendre que ses films n’étaient pas bons aurait suffit à l’effacer, sa chute en 1922 ou plutôt l’arrêt brutal de sa carrière, le fait que Gaumont ne l’ait mentionné nulle part, expliquent sa disparition. Oserons-nous dire qu’Alice Guy était une femme et que cela ajoute à ce « syndrome Alice Guy » (théorisé par Nathalie Masdurand et Valérie Urréa) sur toute femme effacée de sa propre histoire ? Elle écrivait elle-même en 1914 (Woman’s Place in Photoplay Production, By Madame Alice Blache,” The Moving Picture World », July 11, 1914) sur la sous-représentation des femmes dans les métiers du cinéma. Bref, elle a été lentement mais sûrement réhabilitée, certains de ses films redeviennent visibles. Il y a cette édition enrichie, documentée, de La Fée-cinéma (qui dispose aussi de nombreuses archives visuelles joyeuses et précieuses confiées par l’arrière-petit-fils d’Alice Guy) et une bande dessinée sobrement intitulée Alice Guy (Catel et Bocquet, 2021). À voir également, le documentaire Alice Guy, l’inconnue du 7e art, de Nathalie Masdurand et Valérie Urréa. Pour ne plus répondre « c’est qui ? », lorsque le nom d’Alice Guy sera mentionné !

Raconter l’Histoire du cinéma, c’est aussi se pencher longuement sur des archives, lire et chercher à voir ce qui a été produit, non pas pour donner des noms mais pour voir s’agiter, comme dans La Fée-cinéma, les premiers créateurs, les premières histoires filmées et voir s’animer enfin les images.

Fiche technique : La Fée-cinéma

240 pages, ill., sous couverture décorée, 125 x 190 mm
Achevé d’imprimer : 01-05-2022

Genre : Mémoires et autobiographies Catégorie > Sous-catégorie : Littérature française > Mémoires et autobiographies
ISBN : 9782072960789 – Gencode : 9782072960789 – Code distributeur : G05938

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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