Dieu et nous seuls pouvons : huit générations de bourreaux

Pour ce roman, Michel Folco s’inspire du livre Le métier de bourreau de Jacques Delarue, au moins pour tout ce qui concerne le métier exercé par les Pibrac de génération en génération. Si le sujet peut rebuter, il faut savoir que le roman se lit très bien et qu’il s’avère aussi palpitant que passionnant. Il a fait l’objet d’une adaptation cinématographique, sous le titre Justinien Trouvé où le Bâtard de Dieu (Christian Fechner – 1993).

Le livre se divise en deux parties d’égale importance, la première située au Moyen-Age et l’autre au début du XXe siècle. La première partie nous plonge dans une ambiance originale, tout en nous introduisant dans un milieu fort méconnu. De plus, l’auteur utilise l’humour, la truculence, l’ironie et les circonstances pour nous faire comprendre comment le dénommé Justinien Pibrac que rien ne prédisposait apparemment à devenir bourreau, se trouve à l’origine d’une lignée qu’on pourrait imaginer réelle. Or, il semble que Justinien Pibrac (le Premier) doive essentiellement à l’inspiration de l’auteur. Outre son caractère bien particulier, Justinien Pibrac s’avère avoir des origines ainsi qu’un passé peu ordinaires (qui impactent jusqu’à son nom) qui l’amènent finalement, au gré des circonstances, à accepter d’occuper la fonction de bourreau au service du seigneur de Bellerocaille, dans le Rouergue. Michel Folco s’attache à faire sentir comment Justinien Pibrac est considéré à partir du moment où il accepte cette fonction. Il faut dire que le roman ne cherche pas à édulcorer son travail. Ainsi, la première exécution pratiquée par Justinien Pibrac est décrite dans ses moindres détails. Elle a d’ailleurs un intérêt pratique non négligeable, celle de contrebalancer sans la moindre ambiguïté la première impression qu’on pourrait avoir en entamant le roman, à savoir qu’il pourrait s’agir d’un plaidoyer pour la peine de mort. Dans ce cas précis, le supplice de la roue est appliqué de façon particulièrement cruelle, certainement en raison du forfait dont le coupable a été convaincu. On réalise au passage que l’expression « roué de coups » en vient probablement et que le supplicié le fut dans un premier temps au sens propre (tel que nous le connaissons aujourd’hui) de façon injuste par son employeur à qui il rendit la monnaie de sa pièce au centuple, d’où cette terrible condamnation. Le souci du moment et du lieu est donc de trouver un volontaire pour appliquer la sentence. La raison en est que cela ne va pas sans conséquences pour le bourreau qui se trouve amené à vivre quasiment en marge de la société. Cela s’avère une nouvelle injustice, car on lui a quelque peu forcé la main. D’autre part, sa vision d’ensemble l’incite à considérer qu’il n’est que la main armée de la Justice. En effet, sans lui pour appliquer la sentence, prononcer la peine de mort dans un tribunal relèverait de la mascarade. Il y a donc une forme d’hypocrisie à prononcer et faire appliquer cette peine de mort et mettre le bourreau quasiment au banc de la société. Cela amène à réfléchir sur les positions des uns et des autres : ceux qui décident des lois et les font appliquer et ceux qui les subissent. On note au passage que le bourreau profite quand même de sa situation, car sa position se trouve compensée par une forme très particulière d’impôt qu’il peut lever et qui l’amène à faire fortune. C’est probablement la raison qui lui permet de se marier et de se trouver à l’origine d’une lignée. En effet, qui veut bien exercer ce métier de bourreau, sinon celui qui a été éduqué depuis sa plus tendre enfance pour prendre la succession de son père ? La tradition se maintient donc de génération en génération, avec la transmission de la fonction de père en fils aîné, avec la bénédiction de l’administration. Cela implique évidemment un certain état d’esprit et nous en dit long sur les mentalités de la France moyenâgeuse, dont nous sommes les héritiers.

L’héritage Pibrac

L’aspect légèrement décevant du livre, c’est qu’il passe d’une partie à l’autre, du Moyen-Age au début du XXe siècle. Nous voilà donc transportés dans une tout autre époque, alors que la fonction de bourreau a beaucoup évolué en France. En effet, la peine de mort est de moins en moins prononcée par les tribunaux et ne s’applique plus qu’en région parisienne. De ce fait, l’héritier Pibrac se voit réduit au chômage technique. Ce qui n’empêche pas l’auteur de nous réserver une seconde partie tout aussi haute en couleurs que la première, en bonne partie grâce au caractère du grand-père de Saturnin Pibrac (potentiel Huitième) qui s’avère inflexible dans ses façons de maintenir la tradition familiale. Quant à Saturnin, il va jusqu’à faire un stage de formation à Paris auprès du lointain successeur de Charles-Henri Sanson qui œuvra lors de la Terreur et exécuta notamment Louis XVI. A noter que cette fonction est qualifiée de hautes œuvres, ce qui justifie le titre du roman (devise des Pibrac, elle fait référence à la Justice censée représenter la volonté divine). Et si la lignée des Pibrac est détaillée, on reste sur notre faim concernant Justinien Pibrac le Troisième qualifié de Vengeur du Peuple sans plus de détails. Remarque au passage, la lignée des Pibrac est numérotée à la façon des rois, autre justification du titre.

Conclusion

Ce roman est donc marquant par le sujet qu’il aborde, ce qui permet à l’auteur de séduire par son style très… vivant, alors même qu’il parle de la mort et de la façon de la donner dans le cadre des décisions de Justice. A noter quand même que le supplice de la roue n’est évoqué qu’une fois. Dès la Révolution, se généralise l’utilisation de l’appareil inventé par M. Guillotin qui permet une action tranchante et rapide, à condition bien-sûr de s’y prendre correctement et avec du matériel en bon état. Enfin, le roman date de 1991, dix ans après l’abolition de la peine de mort en France (9 octobre 1981).

Dieu et nous seuls pouvons : Les Très Édifiantes et Très Inopinées Mémoires des Pibrac de Bellerocaille – Michel Folco
Éditions du Seuil : sorti en 1991


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