Un sac de billes, un film de Christophe Duguay : Critique

Il semblait inconcevable de passer après Jacques Doillon et son adaptation en 1975, mais la version 2017 de Un Sac de Billes profite d’une étonnante fraîcheur qui en fait un divertissement globalement réussi malgré certaines maladresses résultant d’un manque d’audace du réalisateur et ses producteurs.

Synopsis : De 1942 jusqu’à la libération en 1944, Joseph et son grand frère Maurice fuient la politique antisémite de plus en plus agressive des occupants nazis. Livrés à eux-mêmes alors qu’ils tentent de rejoindre la « zone libre » via les petites routes de campagne, ils apprennent que pour survivre il faut savoir faire preuve de malice mais aussi ne faire confiance à personne.

Devoir de mémoire pour enfants  

Publié en 1973 et aussitôt intégré aux programmes scolaires en tant qu’initiation pour les jeunes élèves au drame humain inhérent à l’Occupation, le roman autobiographique de Joseph Joffo est depuis considéré comme un classique. Sur un plan purement formel, le point de vue subjectif utilisé par l’auteur a participé à en faire une belle leçon d’écriture. A partir d’un scénario coécrit par Olivier Dahan (Déjà mort, La Môme, My Own Love Song…) qui se prédestinait initialement à en assurer la réalisation, c’est finalement le québécois Christian Duguay (Jappeloup, Belle et Sebastien 2…) qui s’est chargé de mettre en images les aventures de Joseph et son frère Maurice. Misant avant toute chose sur la maturité acquise par ces deux gamins un peu naïfs à travers cette sortie brutale de leur enfance, son film est foncièrement conçu comme un road-trip initiatique reposant sur le jeu remarquable de ses deux jeunes acteurs. Et, impossible de le nier, Dorian Le Clech et Batyste Fleurial sont tout bonnement bluffants de sincérité.

Paradoxalement, et alors que l’on sait d’expérience que la direction d’enfants inexpérimentés peut être délicate, ici le casting adulte semble presque faire tache à côté des deux héros de 10 et 12 ans. Dans le rôle du père, Patrick Bruel livre une prestation convaincante, jusqu’à ce que son jeu ne devienne quelque peu poussif dans certaines des scènes les plus mélodramatiques, mais, à ses cotés, Elsa Zylberstein manque cruellement de sensibilité dans son interprétation de la mère. Plusieurs petits rôles sont également confiés à divers comédiens que les producteurs espéraient bankables : Kev Adams, que l’on sent mal à l’aise dans la prestation à contre-emploi qu’on lui demande; Christian Clavier, qui nous rappelle que, quand il ne surjoue pas de façon outrancière, il est un acteur insipide; et Bernard Campan, qui en revanche n’a pas peur de surjouer jusqu’au grotesque son rôle de méchant collabo caricatural.

Entre l’allégresse communicative des enfants et les bonnes valeurs familiales que véhicule son scénario, il est difficile de ne pas tomber sous le charme candide d’Un Sac de Billes, et pourtant cette histoire de perte d’innocence ne parvient pas à toujours sauver son message optimiste d’un bon-sentimentalisme doucereux.

Autant d’apparitions et de cabotinages regrettables qui nous font pleinement apprécier les scènes où les enfants sont entre eux et s’échangent leurs dialogues pleins de candeur. Justement, tous ces échanges ingénus, qu’il s’agisse de leur regard sur la situation du pays ou de simples grivoiseries, sont le principal élément à donner son charme et son humour à ce drame historique. Cette humanité à hauteur d’enfants et le travail effectué sur la maturité qu’ils vont peu à peu acquérir sont de parfaites réussites scénaristiques, toutefois amollies par une mise en scène trop classique pour parvenir à nous rapprocher de leur point de vue. Cette incapacité à adapter sa façon de filmer selon l’âge de ses sujets aboutit à un traitement équivalent pour enfants et adultes, soulignant ainsi le plus gros défaut du film: la naïveté avec laquelle est représenté le monde des grandes personnes met à plat ce qui aurait pourtant dû être une dénonciation de la Shoah. De plus, la façon qu’a le scénario de substituer le point de vue subjectif propre au matériau d’origine par une voix-off apparait comme une solution de facilité dont l’unique conséquence s’avère être de rajouter à la mièvrerie infantilisante du propos.

La direction artistique soignée parvient à parfaitement recréer, essentiellement dans les passages urbains, les décors et personnages propres aux poncifs du cinéma français reconstituant les années 40. En cela, Un Sac de Billes s’inscrit dans un processus artistique que l’on peut qualifier de passéiste, que la fraîcheur des dialogues vient tout de même moderniser, au risque de parfois sembler en parfait décalage avec l’époque qu’il dépeint. Il est également difficile de ne pas regretter que le réalisateur n’ait pas su mieux filmer ses deux jeunes acteurs, leur donnant à chaque fois peu de temps pour laisser s’exprimer leur énergie expansive. En effet, si les conversations entre gamins sont les passages les plus rafraîchissants du long-métrage – malgré qu’elles soient majoritairement filmées dans des champs/contre-champs sans saveur – et qu’à l’inverse les moments plus larmoyants sont trop poussifs pour faire chaque fois mouche, Duguay s’emploie à soigner les scènes de tension, allant jusqu’à générer par moments un minimum de suspense. Aussi bien dans ce jeu de cache-cache à échelle nationale avec les soldats allemands que dans la peine de risquer de ne pas voir ce cocon familial se recomposer, Un Sac de Billes prend aux tripes, mais ne réussit jamais à dépeindre avec justesse l’horreur de cette période sombre de l’histoire de France. Les enfants apprécieront donc, mais leurs enseignants devront trouver d’autres supports que ce divertissement pour leur apprendre ce que fut l’Holocauste.

Un Sac de Billes : Bande-annonce

Un Sac de Billes : Fiche technique

Réalisation : Christian Duguay
Scénario : Olivier Dahan, Alexandra Geismar, Jonathan Allouche, Benoît Guichard et Christian Duguay d’après le roman Un sac de billes de Joseph Joffo
Interprétation : Dorian Le Clech (Joseph Joffo), Batyste Fleurial (Maurice Joffo), Patrick Bruel (Roman Joffo), Elsa Zylberstein (Anna Joffo), Kev Adams (Ferdinand), Christian Clavier (Dr Rosen), Bernard Campan (Ambroise Mancelier)…
Photographie : Christophe Graillot, Thibault Gabherr
Direction artistique : Franck Schwarz
Décors : Jimena Esteve
Costumes : Pierre-Jean Larroque
Montage : Olivier Gajan
Son : Michel Bordeleau, François-Joseph Hors
Producteurs : Marc Jenny, Nicolas Duval-Adassovsky, Yann Zenou, Laurent Zeitoun
Production : Quad production, Main Journey, TF1 films productions
Distribution : Gaumont
Durée : 110 minutes
Genre : Comédie dramatique, drame historique
Date de sortie : 18 janvier 2017

France – 2016

[irp]

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

Oklahoma Honey : le chant de la ruche

Andrew Patterson filme l'Oklahoma rural dans "Oklahoma Honey", une fable inspirante et généreuse portée par le retour de Matthew McConaughey en apiculteur charismatique, six ans après "The Gentlemen". Entre bluegrass, communauté et vengeance, Angelina LookingGlass fait des débuts marquants face à Kurt Russell.

Le Château de l’araignée : quand Kurosawa habille Macbeth de brume et de kimonos

"Le Château de l'araignée" transpose Macbeth dans le Japon féodal, entre codes du théâtre nô et fresque guerrière signée Akira Kurosawa. Toshiro Mifune et Isuzu Yamada portent ce récit d'ambition et de trahison, restauré en 4K et de retour sur grand écran.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Oklahoma Honey : le chant de la ruche

Andrew Patterson filme l'Oklahoma rural dans "Oklahoma Honey", une fable inspirante et généreuse portée par le retour de Matthew McConaughey en apiculteur charismatique, six ans après "The Gentlemen". Entre bluegrass, communauté et vengeance, Angelina LookingGlass fait des débuts marquants face à Kurt Russell.

La fin d’Oak Street : Ce que la saga Jurassic Park/World ne nous avait pas offert…

Le dernier des blockbusters estivaux 2026 est peut-être également le plus attachant ! David Robert Mitchell change radicalement de registre - après deux films...

Juste pour une nuit : jusqu’au bout de l’ennui

Envie de chaos libidinal pendant douze heures dans une Amérique sous couvre-feu sentimental ? Le nouveau Will Gluck (Easy A, Tout sauf toi) propose plutôt un téléfilm sagement filmé, où même Monica Barbaro et Callum Turner peinent à faire des étincelles.