Quelques minutes après minuit, un film de Juan Antonio Bayona : Critique

Juan Bayona s’impose comme un raconteur d’histoires de talent grâce à son adaptation du roman Quelques minutes après minuit qui parlera à toutes les générations de spectateurs.

Synopsis : Le jeune Connor vit très mal de voir l’état de santé de sa mère s’aggraver jour après jour tandis qu’il est lui-même quotidiennement victime de violences scolaires. Pour échapper à cette vie déprimante, il s’échappe dans son imagination fleurissante, où un impressionnant monstre lui apprendra justement à accepter la dure réalité.

Quand le cinéma et l’imaginaire s’alimentent mutuellement

Après deux premiers films qui narraient respectivement la peur qu’inspirait un fantôme à de jeunes orphelins et le calvaire d’une famille prise au piège dans une catastrophe naturelle (L’orphelinat et The Impossible), on pouvait encore avoir du mal à cerner un fil conducteur dans la filmographie balbutiante de Juan Antonio Bayona. Son troisième film semble avoir été pensé comme une réponse à cette question tant le rapport entre la mort et l’enfance est clairement au cœur de sa fable fantastique. Il est certain que le célèbre livre pour enfants de Patrick Ness dont il est adapté possédait en lui une puissance cinématographique. Son histoire de géant moralisateur rappelle même directement le récent Le Bon Gros Géant de Steven Spielberg, tandis que le parcours du jeune héros vers une certaine maturité au contact d’un univers fantastique renvoie davantage au Labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro. Cette double comparaison n’est pas anodine : Del Toro fut le producteur du premier film de Bayona, tandis que Spielberg sera celui de son prochain film (Jurassic World 2 prévu pour l’an prochain). Autant dire que le jeune réalisateur marche dans les pas de ses mentors. La vraie question à se poser alors est de savoir si l’élève a dépassé ses maîtres.

Outre la suppression d’un personnage secondaire féminin qui n’aurait été qu’une sous-intrigue superficielle et l’ajout d’une scène finale particulièrement inutile, la principale différence entre le film et le roman initial est la place des dessins du jeune héros. Les esquisses à l’aquarelle qu’apprécient tant Connor sont utilisées par le réalisateur comme un moyen d’illustrer les histoires racontées par le monstre. Plutôt qu’opter pour un dispositif assimilable à celui d’un banal film à sketchs, Bayona a eu la brillante idée d’exploiter la dimension métafilmique de ces « fables dans la fable » grâce à des saynètes animées. Ainsi, ces histoires sont à la fois directement rattachées à l’imaginaire du jeune héros tout en apparaissant dans un visuel qui parlera aux spectateurs de son âge davantage que si elles étaient interprétées par des acteurs. La scène dans laquelle Connor regarde un film (en l’occurrence King Kong), qui aura au final une même place que ses souvenirs du monstre et de ses récits, nous mène à penser que, selon Bayona, quels que soient la forme et le support de l’histoire qu’on lui raconte, celle-ci forge la personnalité de l’enfant.  C’est ainsi que le lien entre les contes et le cinéma trouve une certaine résonance qui elle-même fait de Quelques Minutes après minuit un film bien plus intelligent qu’un banal conte de fées puéril.

Avec un lyrisme détaché de tout manichéisme, des personnages intelligemment développés et une envie de cinéma trop rares dans les films fantastiques estampillées « pour enfants », cette histoire d’arbre qui parle a tout ce qu’il faut pour rester dans les mémoires comme un modèle du genre.

Qu’il s’agisse des films qu’il voit ou qu’un monstre aux allures de Transformers en bois lui raconte, chaque fiction est un pas de plus dans l’émancipation du jeune public, et en particulier dans sa capacité à appréhender les moments les plus durs de la vie. Car là où la grande majorité des scénarios opposerait presque machinalement le héros de son âge à un ou des monstres, ici la menace n’est ni plus ni moins que la mort elle-même, assurant au récit une imparable portée universelle. C’est en l’occurrence le cancer incurable de la mère de Connor qui forme toute la charge mélodramatique du long-métrage. Fort heureusement, Bayona n’a pas réitéré le traitement poussivement tire-larme de son The Impossible. Le parti-pris de son écriture est au contraire de ne pas insister sur le drame à venir mais de laisser Connor le comprendre de lui-même et vivre mal d’être ainsi laissé dans un certain flou par des parents qui espèrent pourtant le protéger. Ce mensonge le ronge autant que la morale des histoires lyriques du Monstre lui sera salvatrice. La question que le film pose directement aux adultes est donc de savoir ce qu’il faut ou non raconter aux enfants. C’est justement parce qu’il s’adresse aussi bien aux petits qu’aux grands que Quelques minutes après minuit s’impose comme un film mature et malin, doublé d’une très belle initiation au 7ème art pour les plus jeunes.

Pour en revenir à la comparaison à Spielberg et Del Toro, et au regard des récentes déceptions de ces deux derniers, on peut affirmer sans peine que Bayona rentre dans la cour des grands. Comme une preuve de son talent, on remarquera que ses choix de casting et sa direction d’acteurs sont tout bonnement excellents : Sigourney Weaver en grand-mère inflexible mais non moins touchante est juste parfaite et Felicity Jones est surprenante de sincérité dans le rôle de cette mère mourante. Liam Neeson s’est, pour la première de sa carrière, prêté à l’exercice de la motion capture et, grâce à une équipe en effets spéciaux des plus efficaces, a su donner vie à cet arbre humanoïde. Mais évidemment, la vraie révélation du film est le jeune Lewis MacDougall (déjà aperçu dans Pan) à qui l’on augure une carrière remarquable tant sa capacité à exprimer des émotions contradictoires est bluffante. Autant d’argument qui font de ce conte fantastique un très bon moment à passer en famille.

Quelques minutes après minuit : Bande-annonce

Quelques minutes après minuit : Fiche technique

Titre original : A Monster Calls
Réalisation : Juan Antonio Bayona
Scénario : Patrick Ness d’après son roman homonyme
Interprétation : Lewis MacDougall (Conor O’Malley), Liam Neeson (Le Monstre), Felicity Jones (la mère), Sigourney Weaver (la grand-mère), Toby Kebbell (le père)…
Photographie : Oscar Faura
Montage : Jaume Marti, Bernat Vilaplana
Direction artistique : Eugenio Caballero
Musique : Fernando Velázquez
Producteurs : Belén Atienza, Patrick Ness, Jeff Skoll, Bill Pohlad, Jonathan King…
Sociétés de production : River Road Entertainment, Participant Media, Lionsgate, Focus Features, Apaches Entertainment
Distribution : Metropolitan FilmExport
Durée : 108 minutes
Genre : Fantastique, drame
Date de sortie : 4 janvier 2017
Etats-Unis – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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