Les Habitants, un film de Raymond Depardon : Critique

Synopsis : Raymond Depardon part à la rencontre des Français pour les écouter parler. De Charleville-Mézières à Nice, de Sète à Cherbourg, il invite des gens rencontrés dans la rue à poursuivre leur conversation devant nous, sans contraintes en toute liberté.

Raymond Depardon est un cinéaste connu pour ses portraits et documentaires, mais aussi ses fictions, chacune de ses œuvres apportant une certaine innovation, reposant sur une nouvelle idée. Le concept de son nouveau film a rebuté bon nombre de personnes au premier abord. Le cinéaste s’est donné la tâche de recueillir les discussions de personnes rencontrées dans la rue, afin de dresser un portrait des habitants de la province, donner la parole à des inconnus afin d’extraire des témoignages plus ou moins intéressants. Mais la caméra n’est-elle pas un obstacle qui empêche la spontanéité des gens ? N’est-il pas impossible d’oublier la caméra et de reprendre des discussions du quotidien sans se sentir oppressé ou influencé ? Ce sont ces questions qui furent soulevées à de nombreuses reprises. C’est avec ces interrogations que l’on aborde Les Habitants, qui se révèle être une excellente surprise.

Témoigner du quotidien est un acte puissant, qui peut émouvoir et instaurer des réflexions. Le réel tour de force de ce documentaire est que tous les protagonistes sont attachants. Raymond Depardon illustre toutes les classes sociales, et toutes les générations. De jeunes ados parleront des filles de leur classe ou de leur avenir professionnel, des personnes âgées évoqueront l’impossibilité de voir des proches loin d’eux, alors que deux femmes discuteront de la difficulté à trouver un emploi.
Les relations présentées sont également très intéressantes car, lors de certains dialogues, les protagonistes n’ont pas le même âge, ce qui renforce l’aspect humain et touchant de la chose. Alors qu’une mère s’inquiétera de la vie de famille future de sa fille, une autre fera la morale à son fils. Tous apportent leur pierre à l’édifice, même si certains sont silencieux, voire quasi-muets, alors que d’autres monopoliseront la parole.
Aussi, énormément de thèmes sont abordés, certains étant récurrents, d’autres, de l’ordre de l’intime, compliqués à dévoiler. Ainsi, les discussions tourneront autour de l’amour, de l’entrée dans le monde adulte, du mariage, du divorce, de la justice. Mais certains feront également part de leur craintes à propos de leur avenir, un jeune homme ira jusqu’à aborder sa vision de l’avortement, en se basant sur sa relation amoureuse actuelle avec sa compagne.
Aussi, certains thèmes sont très peu abordés, comme la religion, avec seulement ces deux jeunes filles qui pensent que le pape peut changer la Bible à son aise, ou encore la politique, uniquement abordée par une habitante de la ville qui se plaint du manque d’intégration à Villeneuve. Deux thèmes redondant dans les médias, mais que les habitants français délaissent.

Ces inconnus se mettent à nu, s’offrent au spectateur et nous font part de bribes de vie, devant lesquelles on ne se lasse jamais. Le documentaire dure 1h24, et pourtant, une fois le film achevé, on en reprendrait bien encore un petit peu tant les dialogues sont parfois passionnants. On se surprend à aimer écouter ces hommes et ces femmes, sans jamais tomber dans le voyeurisme. Raymond Depardon monte les dialogues, afin de ne garder que le meilleur. Aucun jugement n’est émis sur ces personnes, l’image est brute, et le plaisir est savoureux.
La photographie peut paraître extrêmement simple, et pourtant, elle est révélatrice de beaucoup de choses. Les deux profils qui nous sont proposés finissent par ne former qu’une seule et même personne. Aussi, le plan est assez large, et il est intéressant d’étudier les postures, les petites manies, les différents jeux de mains de ces personnes. Tension, peur, malaise, crispation ou joie se dévoilent par le corps, et non plus uniquement par la parole. Par de petits gestes anodins, les Habitants se rendent attendrissants, parfois même poétiques, et cela malgré eux.

Le film de Raymond Depardon semble se diviser en chapitres, chacun étant marqué par de longs plans sur cette caravane sillonnant les routes de France. On peut voir ces plans comme une pause, un moment de répit, afin de nous remettre des émotions provoquées par les divers témoignages, mais aussi une explication du contexte dans lequel le réalisateur a décidé de travailler.
On notera également que c’est Alexandre Desplat, compositeur ayant travaillé avec Jacques Audiard et ayant plusieurs prix à son actif, qui signe la bande-originale du nouveau documentaire de Raymond Depardon. La composition musicale se juxtapose aux plans de cette caravane qui part à la rencontre des habitants, et se révèle être très puissante, en corrélation totale avec l’esprit du film. On ne se lasse pas de l’entendre, et c’est peut être aussi pour ça que ces longs plans nous paraissent aussi agréables à voir.

Les Habitants est un magnifique documentaire, qui dresse des portraits de vie uniques. Tous se distinguent mais forment un tout qui est une magnifique représentation des faits qui inquiètent, réjouissent ou attristent les français. Même si certains sont parfois un peu gênant ou plus limités, ils n’en restent pas moins superbes, et on reprendrait bien encore un peu de ces paroles d’inconnus qui nous donnent du baume au cœur.

Les Habitants : Bande-annonce

Les Habitants : Fiche Technique

Réalisateur : Raymond Depardon
Photographie : Raymond Depardon
Montage : Pauline Gaillard
Musique : Alexandre Desplat
Productrice : Claudine Nougaret
Sociétés de production : France 2 Cinéma
Distribution (France) : Wild Bunch Distribution
Durée : 84 minutes
Genre : Documentaire
Date de sortie : 27 avril 2016

France – 2016

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Zoran Paquot
Zoran Paquothttps://www.lemagducine.fr/
Etudiant lillois passionné de cinéma, ayant plusieurs courts-métrages à mon actif, je baigne dans cet art depuis ma plus tendre enfance, grâce à un père journaliste m'ayant initié au visionnage intensif de films, mais également friand de théâtre, et d'arts en général. Admirateur de Nicholson, fou de Jim Carrey et fervent défenseur du cinéma français. Mon film culte ? Vol au-dessus d'un nid de coucou, Milos Forman, 1975.

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