TCM Cinéma Programme : On achève bien les chevaux

[Critique] On achève bien les chevaux Diffusé sur TCM le jeudi 25 février à 20h40

Synopsis : Dans les Etats-Unis du début des années 30, en pleine Dépression, les personnes défavorisées, souvent des chômeurs, voire même des vagabonds, venaient participer à des marathons de danse. Le principe : danser le plus longtemps possible, des centaines d’heures d’affilée, en ne faisant que de petites pauses de dix minutes toutes les deux heures. Le vainqueur remportait quelques centaines de dollars et certains pouvaient espérer se faire remarquer par un producteur et obtenir un contrat.

C’est dans le cadre de son cycle consacré aux films oscarisés que TCM Cinéma diffuse On achève bien les chevaux, sixième long métrage réalisé par Sydney Pollack, cinéaste qui eut une carrière prestigieuse aussi bien en tant que réalisateur (Jeremiah Johnson, Out of Africa, ou Les Trois jours du Condor, un des plus grands films d’espionnage américains) qu’en tant qu’acteur (donnant la réplique à Dustin Hoffman dans Tootsie, à Woody Allen dans Maris et femmes ou à Tom Cruise dans Eyes Wide Shut).
Le roman d’Horace McCoy datait de 1935, et il fallut attendre 1969 pour en voir l’adaptation au cinéma, alors que l’Amérique vivait dans un contexte socio-économique très différent. Il faut avouer que cette adaptation représentait un véritable défi : deux heures de huis-clos avec des couples qui dansent pendant des jours entiers sans sortir de la salle, et sans ennuyer les spectateurs, c’était une gageure. Sydney Pollack montre toute sa maîtrise et son efficacité dans sa mise en scène immersive sachant éviter le voyeurisme ou le pathos excessif et avec une science consommée du montage, sans oublier le jeu particulièrement intense et inspiré de l’ensemble du casting.

Société du spectacle

Très vite, le film impose son ambiance sombre et poisseuse. Et on comprend rapidement qu’il y a quelque chose à voir au-delà de ce marathon infernal. La première pensée, c’est une critique du monde du spectacle. En effet, ces personnages (102 couples, dont un vieux marin et une femme enceinte) qui vont s’épuiser, jusqu’à la mort pour certains, sur cette piste doivent constituer un spectacle. Un public vient prendre plaisir à assister à ce marathon, jetant des pièces à ceux qui parviennent à se faire remarquer par un numéro de claquettes ou un chant. On regarde ces souffrances comme les Romains s’amusaient aux combats de gladiateurs.
L’animateur du spectacle ne s’y trompe pas lorsqu’il affirme « Les gens veulent voir le spectacle de la misère, ça les aide à oublier la leur. »
Bien entendu, de nos jours, il est impossible, en voyant cela, de ne pas penser aux émissions de téléréalité. Le processus est le même : exploiter le désir sadique d’assister à la souffrance et à l’humiliation des autres et permettre de détourner l’attention des vrais problèmes. Panem et circenses, disait-on à Rome.
Cet animateur est d’ailleurs un des personnages-clés du film. Il fait clairement partie de ceux qui exploitent la douleur et qui décident de mener une vie facile, mais il semble comprendre l’enfer que subissent les concurrents.

Métaphore

Mais On achève bien les chevaux ne se contente pas d’attaquer la société du spectacle. C’est l’ensemble de l’Amérique qui est visée. Une Amérique qui prône l’égalité des chances et le dur labeur, une Amérique dont le rêve prétend que tout le monde peut réussir si on s’en donne les moyens.

Gloria, interprétée par la magnifique Jane Fonda (qui a manifestement hérité du talent de son père) ne croit plus à ces illusions. Personnage blasé et qui semble constamment habité par une souffrance intense, elle ne cesse d’affirmer que l’égalité des chances est une utopie qui ne se retrouve pas dans la réalité : « On m’a disqualifié en me mettant au monde », dira-t-elle, avant d’ajouter « Dans la vie, tout est fait d’avance, les rôles sont distribués avant qu’on vous ait vus. »
C’est bien ce mythe du Rêve Américain qui s’effondre ici. D’abord parce que vouloir réussir ne suffit pas : encore faut-il faire échouer les autres ! Les scènes de derby sont, à ce point de vue, parmi les plus marquantes du film. Il est demandé aux concurrents de courir en couple autour de la piste pendant dix minutes sans s’arrêter ; les trois derniers couples seront éliminés. La splendide mise en scène de Pollack nous montre alors comment on tire sur les autres candidats pour les ralentir, comment on fait des croche-pieds, les bousculades, etc. L’intensité dramatique des deux scènes de derby est absolument exceptionnelle et montre la rage des concurrents à faire échouer les autres.
Il s’agit bien de dresser les candidats les uns contre les autres pour le grand bonheur d’une élite de spectateurs privilégiés. Et cette égalité des chances est encore mise à mal par l’organisation du jeu : l’animateur et les arbitres, tout puissants, peuvent disqualifier des candidats ou changer des règles à tout instant, sans prévenir. Ainsi, on apprend que l’animateur a caché la robe d’une des concurrentes, dans le seul but de la défavoriser.

Avec une intensité dramatique rare allant crescendo, avec une mise en scène remarquable et une interprétation hors-norme, Sydney Pollack signe un film sombre et complexe, multipliant les niveaux de lecture et dressant un portrait sans concession de l’âme humaine et de son pays.

On achève bien les chevaux : Fiche Technique

Titre original : They shoot horses, don’t they ?
Réalisateur : Sydney Pollack
Scénaristes : James Poe et Robert E. Thompson, d’après le roman d’Horace McCoy
Interprétation : Jane Fonda (Gloria), Michael Sarrazin (Robert), Gig Young (Rocky), Bruce Dern (James), Susannah York (Alice), Red Buttons (Le Marin).
Musique : John Green
Photographie : Philip H. Lathrop
Montage : Fredric Steinkamp
Producteurs : Irwin Winkler, Robert Chartoff
Sociétés de production : American Broadcasting Company, Palomar Pictures
Société de distribution : ABC Pictures International
Récompenses : Golden Globe et Oscar 1970 du meilleur acteur dans un second rôle (Gig Young)
Durée : 120’
Genre : drame
Date de sortie (USA) : 10 décembre 1969

Etats-Unis- 1969

Festival

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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