And Then There Were None, mini-série : Critique

Le premier roman policier le plus vendu au monde et probablement le plus connu de la reine du crime n’est plus à présenter. Adapté encore et encore au théâtre, au cinéma, à la radio, en bande dessinée et même en jeu vidéo, Les 10 Petits Nègres/Indiens, selon la traduction d’origine, revêt sous la plume de Sarah Phelps (Great Expectations, The Crimson Fields, The Casual Vacancy) une captivante et sombre actualisation en trois parties.

Synopsis : En 1939, l’Europe est au bord de la guerre. Dix personnes qui ne se connaissent pas (huit invités et deux domestiques) se retrouvent sur « Soldier Island » (l’Île du Soldat), une île le long de la côte du Devon en Angleterre. Isolés du continent, leur hôte U.N. Owen mystérieusement absent, ils se retrouvent tour à tour accusés de crime. Après que deux personnes trouvent la mort, les autres comprennent qu’un meurtrier est parmi eux.

À la suite du rachat des droits d’adaptation d’Agatha Christie par la BBC, Ben Stephenson (producteur délégué sur Sherlock, Call the Midwife et Wolf Hall, qui a rejoint les rangs de Bad Robot auprès de JJ Abrams) et Charlotte Moore annoncent la mise en production de deux séries à l’occasion du 125e anniversaire de la naissance de la romancière : Partners in Crime et And Then There Were None. Cette dernière a été diffusé le 26, 27 et 28 décembre 2015. Manquerait plus que vous ne vous étouffiez en finissant la dinde de Noël et les fêtes de fin d’année ne pourraient être plus cruelles ou réjouissantes, c’est selon !

Peut-on faire justice soi-même ?

Amis sériphiles, la distribution ne vous est pas étrangère. Aidan Turner aka Poldark interprète le charismatique Lombard, Charles Dance alias Tywin Lannister (Game of Thrones) incarne le juge sordide Wargrave[toggler title= »Spoil » ] (aux traits de Jigsaw)[/toggler], Toby Stephens ou le Capitaine James Flint (Black Sails) est l’anxieux docteur Armstrong, Noah Taylor (La Vie Aquatique, Charlie et la Chocolaterie, Le Nouveau Monde, Edge of Tomorrowet Sam Neil (tous deux connus également pour leurs rôles dans Peaky Blinders) sont respectivement le fidèle domestique Rogers et le désabusé, mais hanté général MacArthur… La mini-série rend parfaitement hommage aux ambiances glauque fantastique et brumeuse ensoleillée chères à Agatha Christie (sans doute la première romancière à avoir su anticiper le Clair Obscur du Film Noir). Ne nous arrêtons pas sur les personnages cluedo, la caractéristique est évidente, mais concentrons-nous sur la mise en tension brillante d’une histoire pourtant familière, mais qui nous étonne à chaque fois…

Dix petits nègres s’en furent dîner,
L’un d’eux but à s’en étouffer,
N’en resta plus que neuf.

Neuf petits nègres se couchèrent à minuit,
L’un d’eux à jamais s’endormit
N’en resta plus que huit.

Huit petits nègres dans le Devon étaient allés,
L’un d’eux voulut y demeurer
N’en resta plus que sept.

Sept petits nègres fendirent du petit bois,
En deux l’un se coupa ma foi
N’en resta plus que six.

Six petits nègres rêvassaient au rucher,
Une abeille l’un d’eux a piqué
N’en resta plus que cinq.

Cinq petits nègres étaient avocats à la cour,
L’un d’eux finit en haute cour
N’en resta plus que quatre.

Quatre petits nègres se baignèrent au matin,
Poisson d’avril goba l’un
N’en resta plus que trois.

Trois petits nègres s’en allèrent au zoo,
Un ours de l’un fit la peau
N’en resta plus que deux.

Deux petits nègres se dorèrent au soleil,
L’un d’eux devint vermeil
N’en resta plus qu’un.

Un petit nègre se retrouva tout esseulé
Se pendre il s’en est allé
N’en resta plus… du tout.

Sous la direction de Craig Viveiros et la production d’Abi Bach (The Honourable Woman), le tournage a débuté en juillet 2015 en Cornouailles. Les falaises sont moins hautes et plus rocheuses que celles de Bridport pour Broadchurch, mais l’allusion est pourtant certaine. Le meurtre présumé involontaire d’un enfant retrouvé noyé. Vera Claythorne d’une beauté discrète ouvre le récit. La mise en scène synecdotique (la partie pour le tout) et élégante joue l’opposition climatique et chromatique comme pour annoncer la brutalité des événements et des caractères. Un passé d’apparence heureux et insouciant et le présent apposé à l’été cependant, terne et pluvieux. Le générique en tout début d’épisode est centré sur les statuettes en matière laiteuse verte des soldats, sur lesquelles des extraits du poème sont projetés. Au fur et à mesure des cordes stridentes sur les poussées graves des vents entre Hans Zimmer (Inception) et John William sans trop de lyrisme, les statuettes s’émiettent et croulent en morceau pour former l’île du soldat sur fond noir. L’effet est saisissant. L’arrivée en bateau des convives rappelle le huis clos oppressant en mer d’Hitchcock dans Lifeboat. Les costumes d’époques et certains mobiliers font écho au dénouement funeste de Titanic de James Cameron. Les ombres parcourent les murs dès que les personnages sont confrontés à leurs fantômes (L’Orphelinat d’Antonio Bayona). Puis, vient la réelle tension, le point de non retour, la confrontation à soi appuyée par les élans de cordes crescendo et les cors qui, de manière sporadique, viennent souligner l’évincement decrescendo. Stuart Earl (Black Mirror, Lilting) est un nom à retenir…

Les décors sont dans le style des années 1930, époque de l’action, mais loin du style art déco classiquement utilisé dans les adaptations des œuvres d’Agatha Christie. Le spectateur est ici Poirot ou Marple, mais ne pourra arrêter le coupable. Grâce à ce sentiment d’insécurité agréable et pernicieux, And Then There Were None déploie avec une richesse de ton et un rythme soutenu, une palette de mauvaises consciences. Mélangeant le policier, le thriller et le drame sentimental, cette mini-série vient renforcer l’idée que les anglais sont les meilleurs dans le genre et la montée orageuse. Après Inside N°9 (dont on attend impatiemment la saison 3!), The Missing (la saison 2!), Doctor Fostercette pépite de moins de 3 heures conjugue tous les temps et les hommages pour faire de l’être humain, un salaud pardonnable pourtant piégé dans le remord d’avoir mal agis. Entre luxure et dépravation, gourmandise et paranoïa, paresse et égocentrisme, les péchés capitaux ont beau dos pour cette courte fable de trois épisodes. La fin justifie les moyens. Notre faim à nous qui s’en soucie ?! C’est justement le principal défaut. La durée mérite sérieusement que le récit s’étende sur tous les personnages, de manière relativement égale, qu’ils finissent par nous être familier et non réduits à de simples pions d’un échiquier pourtant parfaitement composé. L’empathie aurait été approfondi et le choc face aux meurtres réellement ressenti. Bien que le choix d’Agatha Christie, semblable à Hitchcock, eut été de ne pas les élever plus haut que sur le plateau.

Fiche Technique : And Then There Were None

Royaume-Uni (Newquay, Mullion, Cornouailles, Hillingdon House, Hillingdon) – 2015
Création : Sarah Phelps
Acteurs principaux : Charles Dance (Juge Lawrence Wargrave), Maeve Dermody (Vera Claythorne), Douglas Booth (Anthony Marston), Burn Gorman (Detective Sergeant William Blore), Anna Maxwell Martin (Ethel Rogers), Sam Neill (Général John MacArthur), Miranda Richardson (Emily Brent), Toby Stephens (Dr Edward Armstrong), Noah Taylor (Thomas Rogers), Aidan Turner (Philip Lombard)
Image : John Pardue
Décors : Helen Scott, Hannah Spice
Costumes : Lindsay Pugh
Montage : Sam White
Musique : Stuart Earl
Genres : Drame, thriller
3 x 60
Producteurs : Abi Bach (Mammoth Screen) en association avec Acorn Productions (propriétaire d’Agatha Christie Ltd.)
Distributeur : BBC One

Festival

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Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

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