Retrospective Martin Scorsese : Les Infiltrés, critique du film

Adapté du film hongkongais Infernal Affairs, d’Andrew Lau et Alan Mak, Les Infiltrés est beaucoup plus qu’un simple remake. En effet, Scorsese reprend le cadre de l’histoire mais l’adapte à son propre univers, avec ses thématiques personnelles et ses réflexions sur la morale et la violence, sujets qui traversent toute son œuvre.

Synopsis : à Boston, en plein conflit entre la police de l’état et la mafia, l’agent William Costigan (Leonardo DiCaprio) est chargé d’infiltrer la mafia et devient l’un des bras droits du parrain Frank Costello (Jack Nicholson) qui, de son côté, a sa propre taupe, Colin Sullivan (Matt Damon), au sein des forces de l’ordre.

Confusion d’indentité
Le film est d’emblée marqué du sceau de la confusion. Confusion d’identité des personnages, pour commencer. Scorsese s’amuse du paradoxe qui consiste à transformer les deux traitres en « personnes de confiance », au point que Sullivan, l’agent mafieux infiltré dans la police, est chargé de découvrir qui est la taupe (donc de se découvrir lui-même).
Mais c’est avec le personnage de Costigan que le problème de l’identité devient essentiel. Le dossier de police le concernant, qui contient les véritables renseignements à son sujet, fait l’objet d’un chantage et Costigan est menacé de perdre définitivement sa personnalité, disparaissant à tout jamais des rangs de la police pour rester enfermé dans son rôle de truand.
Confusion morale
Cette menace est d’autant plus grave qu’elle se rajoute à une autre confusion, morale celle-là. En effet, à force d’assister, voire de participer aux exactions du parrain Costello, Costigan sombre dans la violence et risque de se perdre lui-même. En mélangeant les rôles, le film brouille la frontière entre police et mafia, entre Bien et Mal. Costello le dit lui-même : « que l’on soit flic ou criminel, quand on est face à un flingue, quelle est la différence ? »
Et c’est bien là l’une des grandes forces de ce film : quelle différence y-a-t-il entre les mafieux et les policiers ? Où se situe précisément la frontière morale qui sépare le criminel du gardien de la paix ? Si, comme Costigan, dans le cadre du métier de flic, on doit commettre des actions criminelles, de quel côté se trouve-t-on ? Et y a-t-il un retour possible à la « normalité » ? C’est bien là ce qui se cache derrière cette histoire d’identité perdue : peut-on côtoyer le Mal sans subir son influence durablement ?

Film politique
L’autre aspect du film est plus politique. Comme bien d’autres (Les Affranchis, Casino…), Les Infiltrés est un film sur le pouvoir. Ainsi, on comprend vite que si Sullivan est une taupe de Costello, c’est parce que cela lui permet d’assouvir son ambition. Car le personnage est avide de pouvoir ; deux preuves nous le montrent : d’abord sa rapide ascension au sein de la police, puis le choix très judicieux de son appartement, avec vue sur le lieu de pouvoir de Boston. À ce titre, l’image finale du film est très significative : un rat, symbole de trahison, passe devant le siège du gouvernement du Massachussetts.
L’information se révèle vite être un principe du pouvoir. Le vainqueur, celui qui domine les autres, c’est celui qui maîtrise l’information. Cela signifie connaître à l’avance les mouvements des adversaires, d’où l’importance des infiltrés. Mais cela nécessite aussi de verrouiller ses propres informations. Ainsi, Costello cache certains détails le concernant, que l’on apprendra tard dans le film.

Violence omniprésente
Comme souvent chez Scorsese, dans ce film, il est question de violence. Le monde du cinéaste est un monde de la violence, d’où son intérêt pour les mafieux, dont l’univers est une reproduction en miniature du monde dans lequel nous vivons.
La violence de Scorsese est partout. Elle ne se contente pas d’être physique, elle est morale, psychologique, sociale, etc. Tous les rapports sont violents. Costello n’est pas le seul à user de violence. Les propos de Sean Dignam (Mark Whalberg, excellent, comme d’habitude) envers Costigan sont très significatifs de rapports sociaux basés sur la domination violente. L’idée que Costigan, né dans un quartier pauvre, ayant des membres de sa famille affiliés à la mafia, ne peut pas être policier malgré ses bons résultats, et qu’il sera plus crédible en mafieux, en dit long sur une Amérique où l’égalité des chances n’est qu’une illusion.
Bien entendu, dans un tel contexte, la violence physique éclate régulièrement. Comme toujours chez Scorsese, elle arrive d’un coup, d’autant plus brutale qu’elle est explosive. Les Infiltrés est un film brutal et c’est un film sur la brutalité.

Maîtrise technique
Les qualités techniques de Scorsese ne sont plus à prouver. Ici, on les retrouve toutes : cadrage, sens du rythme (le film avoisine les 2h30 mais défile à toute vitesse), construction rigoureuse, personnages complexes et magnifiquement interprétés, et bande son exceptionnelle. Une fois de plus, le réalisateur travaille avec la monteuse Thelma Schoonmaker (veuve du cinéaste Michael Powell, avec laquelle il a fait quasiment tous ses films et qui a remporté trois Oscars du meilleur montage, pour Raging Bull, Aviator et Les Infiltrés).
Quant à la photographie, elle est confiée à Michael Ballhaus (qui était le directeur de la photo attitré de Fassbinder), avec lequel Scorsese avait déjà travaillé sur After Hours, Les Affranchis et Le Temps de l’innocence.
En bref, le cinéaste s’entoure de ses techniciens favoris et revient à un de ses sujets de prédilection, la mafia employée comme symbole de notre monde, pour faire un grand film qui dépasse largement le cadre du simple remake pour devenir une œuvre personnelle passionnante et une des grandes réussites du cinéaste.

Les Infiltrés : bande annonce

Les Infiltrés : fiche technique

Titre original : The Departed
Date de sortie originale : 26 septembre 2006
Nationalité : Etats-Unis
Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : William Monahan, d’après le scenario de Infernal Affairs, écrit par Alan Mak et Felix Chong
Interprétation : Leonardo DiCaprio (William Costigan), Matt Damon (Colin Sullivan), Jack Nicholson (Frank Costello), Martin Sheen (Queenan), Mark Whalberg (Sean Dignam), Alec Baldwin (Ellerby), Vera Farmiga (Madolyn), Ray Winstone (Mr. French)
Musique : Howard Shore
Photographie : Michael Ballhaus
Décors : Leslie Rollins
Montage : Thelma Schoonmaker
Production : Brad Grey, Graham King, Gianni Nunnari, Brad Pitt
Société de production : Warner Bros, Plan B Entertainment, Initial Entertainment Groupe, Vertigo Entertainment
Société de distribution : Warner Bros
Budget : $ 90 000 000
Genre : film mafieux, drame
Durée : 150’
Récompenses : Oscars 2007 du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur montage, meilleur scénario adapté.
Golden Globe 2007 du meilleur réalisateur.

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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