Pour une Poignée de dollars, un film de Sergio Leone : critique

C’est après avoir réalisé des péplums dont la qualité n’est pas flagrante que Sergio Leone s’attaque à un western. Et c’est là que le modeste réalisateur va devenir, progressivement, une des figures maîtresses du cinéma. Car, honnêtement, ses premières réalisations sont loin de rendre hommage à son talent. Les Derniers Jours de Pompéi ou Le Colosse de Rhodes sont des productions engoncées qui doivent respecter un cahier des charges trop strict pour laisser la moindre liberté au cinéaste. Et c’est justement là le maître mot de Pour une Poignée de dollars : la liberté.

Synopsis : un cavalier inconnu arrive dans un village où deux familles s’opposent en un conflit mortel.

La Naissance d’un cinéaste

Quand on revoit ce film de nos jours, notre regard est forcément faussé, parce que l’on connaît la suite de la carrière de Sergio Leone. On cherche dans ce film ce qui sera la marque de fabrique du réalisateur, et on trouve bien souvent que Pour une Poignée de dollars est un film bien timide comparé au Bon, la Brute et le Truand. Et pourtant, tout est déjà là : les personnages dignes d’une Commedia Dell’arte macabre ou d’un roman picaresque délirant, la théâtralisation à outrance unie à un ultra-réalisme quasi-documentaire, un aspect parodique évident, l’étirement du temps, et un incroyable mélange de références culturelles qui renvoie aussi bien à l’opéra qu’au film de sabre japonais. Tout est déjà ici, à des degrés divers et avec un dosage qui rend l’œuvre encore inégale et inférieure à ce qui viendra par la suite, mais qui permet quand même de faire de Pour une Poignée de dollars un film qui marque l’histoire du cinéma.

Le Garde du Corps

Pour une Poignée de Dollars est l’adaptation (sauvage, car non revendiquée comme telle) d’un film de sabre japonais, Le Garde du Corps (Yojimbo), sorti en 1961 et réalisé par Akira Kurosawa. Le film asiatique multipliait déjà les références au western. Leone va garder la trame du film (l’affrontement de deux clans dans un village) mais aussi le personnage principal. Le cinéma de sabre japonais est rempli de ces personnages de samouraï errants allant de ville en ville et louant leurs services aux plus offrants. Le cavalier solitaire n’est que le même personnage, adapté à l’ouest américain.
On trouve également d’autres allusions, sous forme de clins d’œil, une armure ou une machette qui peut être un rappel du katana.
Mais croire que Leone s’est contenté d’adapter le film de sabre au décor de l’ouest, c’est minimiser la portée du film. Les références sont nombreuses et dépassent le cadre du seul film de Kurosawa. Le film se déroule aussi dans un contexte politique particulier, celui d’un conflit opposant les USA et le Mexique. Et la guerre des clans qui divise le village est une version réduite et symbolique de la guerre transfrontalière. En effet, nous avons d’un côté les Baxter (nom typiquement anglo-saxon) et, de l’autre, les Rojo (Rodos en Version Française). L’emploi par le Cavalier Sans Nom de la même phrase pour désigner les deux guerres renforce encore le parallèle que l’on peut établir. Il y a bel et bien un aspect symbolique dans ce qui se déroule à l’écran.

Immoralité

Et forcément, le contexte de la guerre permet de montrer l’être humain dans toute son horreur. Pour une Poignée de dollars est un film très désenchanté concernant la morale. Le monde appartient à ceux qui tirent le plus vite ou qui sont les plus fourbes. L’univers décrit par Leone est un univers d’intrigues, de trahisons, de violence, de haine et d’appât du gain. Point de morale, sinon celle de l’argent et du plomb.
Certains ont pu voir là une opposition directe au genre du western hollywoodien qui serait enfermé dans l’optique manichéenne d’un bon contre un méchant. Mais affirmer ceci, c’est oublier que le genre du western, aux USA même, avait beaucoup changé à la fin des années 50 et au début des années 60. Le personnage de John Wayne dans La Prisonnière du désert, Gary Cooper et Burt Lancaster dans Vera Cruz (dans un contexte similaire à celui du film de Leone), ou Coups de feu dans la Sierra, le second film de Sam Peckinpah, avaient déjà amorcé ce retournement et cette désillusion morale. Le mérite de Leone est de la rendre plus flagrante, d’en faire un opéra de violence quasi apocalyptique.

Références religieuses

Car les référnces religieuses abondent aussi dans ce film. Le Cavalier Solitaire apparaît vite comme un ange exterminateur indestructible (voir le combat final, où il semble résister aux balles, mais aussi son incroyable capacité à guérir à une vitesse impressionnante après son passage à tabac) venu rétablir une certaine justice. À l’inverse, la famille Rojo, et en particulier Ramon (incarné à merveille par l’excellent Gian Maria Volonté, un des acteurs les plus marquants du cinéma italien, que l’on retrouvera dans Et pour quelques dollars de plus, mais aussi Le Cercle rouge, de Melville), semblent renvoyer à une personnification du Mal. Il faut voir la scène apocalyptique où les Rojo mettent le feu à une maison et tuent tous ceux qui sortent. La façon dont c’est filmé renvoie directement à une sorte d’enfer sur terre. Le nom même de la famille (Rojo, Rouge en espagnol) peut faire directement référence à la couleur du sang et de la violence (voir le générique de début, qui se déroule sur fond rouge).

Le seul personnage féminin, Marisol, apparaît comme l’innocence persécutée et avilie. Retenue contre son gré par Ramon, qui est tombé amoureux d’elle, elle est séparée de sa famille et en particulier de son enfant pour pouvoir assouvir les bas instincts d’un tueur. Elle est au cœur de la seule scène vraiment émouvante et apporte une touche d’humanité au milieu d’un monde de dépravations.

Western spaghetti

Mélangeant toutes ces diverses influences, Sergio Leone pose les fondations du western spaghetti (même si, en grand artiste, il a su à la fois établir le genre et en sortir grâce à l’ampleur de son talent et de son originalité). On y trouve une attention particulière au réalisme d’un décor de poussière et de rocaille assommé par le soleil ou aux personnages crasseux. Puis ce réalisme vole en éclats, à coups de scènes baroques fondées sur l’exagération, des réactions outrées, une théâtralisation excessive et assumée. L’aspect parodique est évident lorsque le Cavalier, seul, parvient à descendre cinq personnes d’un coup.
Le film montre aussi cet étirement du temps qui semble caractéristique au genre du western spaghetti mais qui, en fait, trouve son origine, là aussi, dans les films de sabre. Les scènes de duel sont typiques : on se regarde un long moment, on prend place, on attend, on attend, on attend… Le cinéaste fait des plans de plus en plus rapprochés, insistant sur les regards. Le temps semble suspendu avant que les armes ne parlent, d’un coup, brutalement.
Faut-il, là aussi, préciser l’importance capitale de la musique ? Cependant, dans le cas de la partition d’Ennio Morricone comme pour la mise en scène, on est ici face à quelque chose qui n’est pas encore totalement abouti. Trop bavard, le film ne laisse pas encore suffisamment de place aux silences éloquents que l’on trouvera dans Il était une fois dans l’ouest. La musique, elle, ne parvient pas encore à faire naître ce lyrisme des futures partitions du maestro.
Mais ne boudons pas notre plaisir : Pour une Poignée de dollars est un film jouissif, presque cathartique, les véritables premiers pas d’un maître de la mise en scène, et le film a permis aussi de faire connaître à l’internationale le nom de Clint Eastwood, lançant une des carrières les plus exceptionnelles du cinéma contemporain.

Pour une Poignée de dollars : Fiche Technique

Titre original : per un pugno de dollari
Date de sortie originale : 16 mars 1966
Date de sortie de la copie restaurée : 1er juillet 2015
Nationalité : Italie
Réalisation : Sergio Leone (crédité sous le nom de Bob Robertson)
Scénario : Víctor Andrés Catena, Jaime Comas Gil, Sergio Leone
Interprétation : Clint Eastwood (Le Cavalier Sans Nom, Joe), Gian Maria Volonté (crédité sous le nom de Johnny Wels) (Ramon Rojo), Marianne Koch (Marisol), Wolfgang Lukschy (John Baxter), Joseph Egger (Piripero).
Musique : Ennio Morricone (crédité sous le nom de Dan Savio)
Photographie : Massimo Dallamano, Federico G. Larraya
Décors : Carlo Simi
Montage : Roberto Cinquini, Alfonso Santacana
Production : Arrigo Colombo, Giorgio Papi
Société de production : Jolly Film, Constantin Film Produktion, Ocean Films
Société de distribution : Unidis
Budget : $ 200 000
Genre : western
Durée : 99’

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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