Crime, jugement, et société : Quand le cinéma questionne les droits

Quand le cinéma questionne le jugement populaire…

Au début des années 30, Fritz Lang fait passer un nouveau cap au cinéma, après une brillante carrière dans le muet, celui-ci réalise son premier film parlant, esquissant les premières lignes d’un cinéma moderne. Sous fond d’un réalisme quelque peu glaçant faisant office d’avertissement, le réalisateur allemand écrit un polar inquiétant qui vient mettre en exergue les pulsions vengeresses de l’homme. Mais qui souligne également l’ambiguïté d’un crime, qui, bien que sans équivoque, semble pouvoir être dissocié d’un homme malade, objet d’une traque bestial.

Huit décennies plus tard, le style a changé mais les questions demeurent, le cinéaste Thomas Vinterberg réalise La chasse ; œuvre à la résonance plus modeste mais qui s’insère indéniablement dans les sillons tracés par F. Lang. Et, là où ce dernier jouait sur la culpabilité certaine de M, le danois installe lui aussi une certitude, mais quant à l’innocence de son personnage. Ainsi on ne doute pas ; et par ce refus de s’amuser avec l’imagination du spectateur, l’auteur laisse de la place pour une dimension plus introspective. Et c’est sans doute en s’inscrivant dans cette veine que l’œuvre rejoint le plus celle de Lang.

En effet, en rejetant certains apparats du thriller le film gagne un éclat particulier. Celui de mettre en lumière ce qui est en général éclipsé par le suspens, à savoir une réflexion plus intime et un réel questionnement sur les comportements mis à l’écran. Vintergberg s’attache à recréer un monde proche du réel, sans artifice, en dressant des portraits simpliste. L’intérêt ne se fixe pas sur les personnages, mais sur ce qui les séparent et sur ce qui les rapprochent. Une construction sociale somme toute banale, faite d’amis, de famille, et de collègue. C’est donc dans un cadre assez frigide que la caméra se pose, et presque à la façon d’un documentaire elle suit plus qu’elle ne montre la descente aux enfers de Lucas. Et puisque chaque jugement est généralement subordonné à notre vue, on s’attarde sur chaque regards, vecteurs de sentiments de plus en plus violents. Ce n’est pas dans les mots que Thomas cherche à se faire entendre, mais via ses yeux, son silence nous étonne d’ailleurs. On s’imagine facilement perdre patience dans sa situation, crier, hurler, clamer notre innocence, mais lui taciturne, subit, et se laisse meurtrir par l’étau qui se ressert. Il est quasiment fait abstraction de la procédure légale qui se tient en parallèle, puisqu’elle n’a pas d’importance, on sent l’entourage impatient de pouvoir riposter du mal qui leur a été causé. Cette impatience se traduit par des mots, puis des coups, et Lucas, victime de son innocence, encaisse encore et encore. On le sent résigné face au poids des accusations et surtout des accusateurs. Dans sa solitude, presque dans sa léthargie, l’accusée se fait « broyer » par ses détracteurs, de manière froide, mais plus étonnamment de manière compréhensible pourrait on dire, si ce n’est normale. La pédophilie exacerbe facilement les esprits, c’est un sujet cruel et sensible dans nos sociétés modernes, et lorsque des soupçons apparaissent aussi solidement fondés, on ne prend pas le risque de se laisser convaincre d’une innocence. Et là où l’intrigue agace, crispe le spectateur, c’est par la facilité avec laquelle sa « présomption de responsabilité » se répand, contamine le groupe. Lorsque l’on accepte aussi rapidement une vérité si dure, cela révèle d’une certaine prédisposition à admettre le crime, comme si tous étaient conditionnés par ce même besoin de cibler un mal. La société se fait victime, ce qui découle sur la désignation presque mécanique d’un criminel.

Dans M le Maudit, Lang ne confronte l’accusé à la société que tardivement, tout comme il ne le dévoile pas immédiatement au spectateur. Il y a juste un personnage déviant au début, une ombre projetée, une silhouette de dos… Presque immatériel, une absence d’identité qui cristallise la terreur, la crainte de toute une ville. Pourtant Le criminel, est là, sans visage. Seulement on ne sait pas qui il est. Il se découvre à nos yeux par la suite, tout comme aux siens, observant, examinant son reflet dans un miroir. On peut y voir de la frayeur dans cette auto contemplation, sa glace lui renvoie un autre lui, un autre que lui. On peut ici dire, que tout comme dans « la Chasse » c’est un film estrade pour ses interprètes principaux, que ce soit Peter Lorre, ou Mads Mikkelsen. Ce sont des gueules de cinéma. Mais ici employées à contre emploi. En effet chez Lang on est surprit des traits juvéniles de M, de la rondeur de son visage ponctué par son regard qui semble inoffensif. Chez Vinterberg son héro a la mine patibulaire, une distance est créée puisque sa froideur inquiète. En se jouant de ces codes, les deux metteurs en scènes surlignent certains faits ; le mal ne se décèle pas forcément au premier regard, là ou M ne suscite presque que de la pitié durant tout le film, il demeure un danger, apathique durant la majeure partie du film, il se réveille à la fin dans un plaidoyer enflammé. Mais aussi le fait que si l’on veut voir le mal, on le verra : Dans La chasse, la figure solitaire de Thomas en témoigne, là encore on comprend pourquoi il est si facile de le désigner. En donnant toutes ces clés, on saisit l’acharnement dont il est l’objet, et on fait le dangereux constat qu’on aurait sans doute beaucoup de mal à réagir différemment que tout le village.

Alors que chez Vinterberg, on était dans l’intimité du « chassé », chez Lang l’intrigue prend place au sein des chasseurs, avec la dichotomie de la Loi et des hors la loi. Qui tout deux, pour des raisons différentes essaient de retrouver celui qui sème la terreur. Outre l’inefficacité de la police, où l’on y li la détresse de la République de Weimar, on montre en parallèle, et ce grâce à un brillant montage alterné, l’énergie opérante et résultante d’une pègre organisée et décidée. Portrait qui se veut réaliste et alarmiste d’un pays blessé, prêt à tout pour se redresser.

En effet dans les deux films, la société joue un rôle à part entière, dans un premier temps le Berlin meurtri de M le Maudit va réussir à mettre la main sur le criminel qui terrorisait la ville, et ce en toute autonomie vis-à-vis du pouvoir et de la police. La chasse à l’homme n’est régie que par le désir de vengeance, et l’instinct de protection. La ville bouillonne, et l’effervescence craintive de la population vient expliquer les moyens mis en places pour capturer le meurtrier. Et c’est la haine primaire qui transpire d’une foule entassé dans un sous sol qui légitime le semblant de procès que l’on fait à M. En plus de craindre le criminel, on craint la stérilité de la justice, qui ne saurait condamner « justement » le tueur en série. Humainement, l’humiliation appelle à la vengeance, à l’échelle d’une société le constat est identique. Et de cela peut naître une mise à mort dans une cave. Lang nous montre une sinistre équation entre la mort et la colère. Une mort qui ne viendra pas puisque finalement la police retrouvera la trace de M juste à temps, et le soumettra à la justice.

Dans un second temps, l’intrigue prend place dans un village danois, où la démographie est plus aérée, mais où tout le monde connait tout le monde. Ce tissu social fait le jeu de la rumeur, de l’accusation et donc de l’exclusion. Et paradoxalement à une Scandinavie à laquelle on prête souvent de saines vertus sociétales, s’enracine, au sein de cette localité qui semble encerclée par une nature assez sauvage, un sombre soupçon de pédophilie. L’effrayante rapidité avec laquelle cette suspicion va contaminer l’ensemble des habitants, relève d’une auto persuasion guidée par la confiance aveugle faite à la parole de l’enfant. Et alors que rien n’est prouvé, et surtout que rien n’est à prouver : tous approuve en chœur ; tous adhère à l’idée de la culpabilité. La société se fait elle-même justice, ou du moins sanctionne celui qu’elle considère comme criminel, elle le repousse, mais elle l’attaque aussi.

Le film prend fin une année plus tard, tout parait être rentré dans l’ordre, soulignant l’aspect passager de ces accusations empruntes de dégoûts mais surtout les dégâts invisibles causés par une telle épreuve. Il n’y a pas eu de conséquences légales, mais une peine a bien été prononcée, une peine provoquée par des réactions humaines certes, mais également à cause d’une précipitation irréfléchie, d’un malaise, d’une frustrante impuissance. Les « victimes » ont pansé leurs fausses blessures comme ils ont pu, de façon triviale. Et tout comme Lucas ne peut pu prendre innocemment dans ses bras la fille de ses amis, ses amis ne peuvent plus croiser le regard de Lucas sans réminiscences du drame, et une sourde menace pèse toujours, car bien qu’il soit lavé de tout soupçons, quelque chose de malsain demeure. Sans doute que le simple fait qu’on a pu croire cela possible, qu’on a pu le croire coupable, traduit que c’est la société qui a rendu cet imbroglio réel.

On retrouve ce faux calme après la tempête dans « M », puisque le film se conclu dans un tribunal, salle immaculée où des juges trônent plus qu’ils ne siègent, marquant une nette rupture avec la totalité du film, où tout n’était qu’ombre, crasse, et agitation. Pourtant c’est « au nom du peuple » qu’ils vont rendre leur verdict, cela nous fait presque sourire, tant le décalage est flagrant. On nous montre que tout rentre dans le rang, la justice sera faite et bien faite. Et la caméra finie par se poser sur une des mères assistantes au procès, abattue, endeuillée, véritable mater dolorosa. « Cela ne nous ramènera pas nos enfants, nous devrions mieux les surveiller » avec fatalité elle efface le procès et la sentence qui n’importent peu finalement.

Mais aussi, dans la même lignée:

3 ans plus tard, Lang se voit proposer par Goebbels la direction du cinéma allemand, il refuse. Il fuit l’Allemagne nazie vers les États Unis, après un bref passage en France où il réalisera un film. En 1936, le cinéaste tourne son premier film sur le sol américain : Furie, un pamphlet contre le lynchage et la justice privé.

Denis Villeneuve, réalisateur canadien dont le prochain film sera en compétition à Cannes en mai prochain, a abordé ce même sujet dans son avant dernier film : Prisoners (2013). L’histoire d’un père qui enlève le présumé kidnappeur de sa fille, et tente de le faire avouer sous la torture.

M le Maudit

Réalisation: Fritz Lang

Nationalité: Allemande

Production: Seymour Nebenzal

Scénario: Fritz Lang/ Thea von Harbou/ Paul Falkenberg/ Adolph Jang/ Karl Vosh

Photographie: Frits Arno Wagner/ Karl Vosh

Montage: Paul Falkenberg

Date de sortie: 11 mai 1931

Durée: 1h57

La Chasse

Réalisation: Thomas Vinterberg

Nationalité: Danoise

Production: Sisse Graum Jorgensen/ Morten Kaufmann

Scénario: Thomas Vinterberg/Tobias Lindholm

Photographie: Charlotte Bruus Christensen

Montage:  Anne Osterud/ Janus Billeskov Jansen

Date de sortie: Cannes 2012/ 14 novembre 2012

Durée: 1h55

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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