Le Dos Rouge, un film d’Antoine Barraud: Critique

Synopsis : Un cinéaste reconnu travaille sur son prochain film, consacré à la monstruosité dans la peinture. Il est guidé dans ses recherches par une historienne de l’art avec laquelle il entame des discussions étranges et passionnées….

Freaks 

La genèse de ce deuxième long-métrage d’Antoine Barraud est complexe, car il est à la fois la forme finale de ce qui devait être un documentaire sur le cinéaste Bertrand Bonello, et l’expression de l’envie originelle du réalisateur d’inviter le spectateur, mais sans doute aussi lui-même, à regarder les œuvres  (tableaux, sculptures, photographies) dans les musées. Barraud avoue en effet devenir  lui-même un visiteur de musée de plus en plus pressé au fil du temps, un visiteur qui voit les œuvres plutôt qu’il ne les regarde. Il atteint donc son double objectif en posant la caméra dans de longs plans-séquence devant des œuvres, des tableaux principalement, vus au travers du regard de Bertrand Bonello, un cinéaste comme lui.

Le film prend la forme d’une fiction, avec comme protagoniste le réalisateur Bertrand (Bertrand Bonello, étonnamment à l’aise devant la caméra) qui fait des recherches afin de trouver l’œuvre d’art qui symboliserait la monstruosité, thème qu’il souhaite traiter dans son prochain film. Il se fait aider en cela par une historienne de l’art (tour à tour jouée par Jeanne Balibar, superbe et toujours égale à elle-même, et Géraldine Pailhas, dans une version sexy du même personnage) qui l’emmène de musée en musée découvrir les œuvres qui pourraient correspondre à sa quête. L’univers de Bertrand est également composé de sa mère, une voix off qui fait office de narratrice au début et à la fin du film (Charlotte Rampling dont la voix se suffit à elle-même en tant que personnage), de sa femme actrice (troublante Joanna Preiss), de sa productrice Alice (Valérie Dréville), d’un journaliste gay pétrifié d’amour et qui n’arrive pas à l’interviewer (Nicolas Maury), et enfin d’amis divers comme son acteur Pascal (Pascal Greggory) ou son ancien médecin (Barbet Schroeder, vu récemment chez Bonello dans son film Saint Laurent). Dans le même temps, Bertrand cache une tâche rouge dans son dos qui grandit à vue d’œil (d’où le dos rouge du titre), peut-être le symbole psychosomatique de la monstruosité après laquelle il court.

On voit par ce casting exigeant d’acteurs rompus à des films d’auteur pas faciles, et par le sujet centré sur l’art et le processus de la création, que le cinéma d’Antoine Barraud s’adresse à des spectateurs plutôt connaisseurs, qui possèdent les codes et les grilles de lecture nécessaires pour entrer dans un univers culturel assez fermé. Il nous invite véritablement, pendant de longues minutes, à regarder avec ses acteurs les tableaux de Miro, de Bellmer, de Bacon, du Caravage, le très troublant « Alice et le miroir » de Balthus  ou encore cet autoportrait de Spilliaert,  et à écouter avec avidité les explications inspirées de Jeanne Balibar/Géraldine Pailhas, comme quand par exemple Jeanne Balibar lui démontre  avec un sens évident du blasphème et de la provocation la nature monstrueuse de la vierge dans le splendide «mort de la Vierge » du Caravage (La Vierge est une figure monstrueuse  par essence, dit-elle en substance), ou les interrogations du personnage/acteur/réalisateur/homme Bertrand (Bonello) devant ces tableaux (sa perplexité par exemple, devant le portrait d’une « danseuse » de Miro, composé d’une plume et d’une pointe). Un des intérêts de ce film est de débrouiller ce qui est d’Antoine Barraud de ce qui est de Bertrand Bonello dans le film, tant ce dernier est présenté à la fois comme lui-même, surtout quand on se réfère à l’idée initiale du documentaire, et comme le double de fiction d’Antoine Barraud.

Le dos rouge est un film déroutant qui peut très vite perdre son spectateur, de par un rythme très lent, un côté contemplatif et une absence de vrai fil conducteur. Mais celui qui a passé les premières minutes le trouvera de plus en plus intéressant au fur et à mesure qu’il avance dans le film. La découverte de ces œuvres d’art est l’attrait majeur du film. Pour le reste, il est assez frustrant, car on se pose trop de questions sans réponse sur les intentions du réalisateur. En dehors de Jeanne Balibar qui en impose beaucoup, et de Bertrand Bonello qui nous intrigue, le film par sa relative froideur nous laisse plutôt de marbre. Au-delà de la curiosité intellectuelle, le film d’Antoine Barraud a du mal à émouvoir. Ni les chants de Joana Preiss (musique de Bonello lui-même), ni les larmes de Bertrand Bonello devant ce tableau de Spilliaert, rien ne nous touche vraiment. Seule peut-être cette belle séquence avec le journaliste transi apporte une vraie émotion : avec son magnifique Hasselblad, Bertrand reproduit avec le journaliste une célèbre photo de Diane Arbus (Homme assis avec un soutien gorge et des bas, New-York, 1967), et on se met à penser que la monstruosité est de son côté, lorsqu’il profite des faiblesses du modèle pour l’utiliser à sa guise…

Trop hermétique, enfermé sur lui-même, Le dos rouge est pourtant un film qui nous embarque presque malgré nous, pour peu que l’on soit intéressé par le domaine si particulier des Beaux-arts.

Le Dos Rouge – Bande Annonce

Le dos rouge: Fiche Technique

Réalisateur : Antoine Barraud
Genre : Comédie dramatique
Année : 2014
Date de sortie : 22 avril 2015
Durée : 127 min.
Casting : Bertrand Bonello (Bertrand), Jeanne Balibar (Célia Bhy), Géraldine Pailhas (l’autre Célia Bhy), Joana Preiss (Barbe), Pascal Greggory (Pascal), Valérie Dréville (Alice), Nicolas Maury (le jeune journaliste), Barbet Schroeder (Le médecin)
Scénario : Antoine Barraud
Musique : Bertrand Bonello
Chef Op : Antoine Parouty
Nationalité : France
Producteur : Antoine Barraud, Cédric Walter, Vincent Wang
Maisons de production : House on fire, Centre Georges Pompidou
Distribution (France) : Epicentre films

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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