Rétro J. Audiard : De Rouille Et d’Os – Critique

Voir un Jacques Audiard, c’est savoir que l’on s’attelle à une expérience à la fois physique et mentale. La souffrance la plus profonde de l’être humain est filmée comme une déclaration d’amour au corps à corps, au désaccord qui finit par s’accorder.

Comme Un Insecte Sur Le Dos

Déjà dans des titres comme Regarde les hommes tomber ou dans des récits comme celui du film De Battre mon cœur s’est arrêté, quelque chose flanchait, ne fonctionnait plus, un engrenage se mettait en route. Les hommes d’Audiard sont un peu tous les mêmes des ? types perdus, remplis d’une violence souvent incontrôlable, des hommes crus et peu habiles avec les femmes qui crachent leur haine et leur inaptitude à la vie d’une manière sanglante, brutale, animale. Mais il y a quelque chose d’infiniment sensible qui les sauve, comme le cinéma sauve certainement cet homme discret qui a réalisé seulement six films en douze ans.  Les êtres sont en explosion permanente, perdus, enfermés, en décomposition et la caméra les traques au plus près, sans relâche. Audiard ose tout et va toujours jusqu’au bout, même du plus dur, du plus irregardable…

« Je suis le corps à corps, l’accord, le désaccord »

Dans De rouille et d’os, adapté du recueil de nouvelles de Craig Davidson, « Un goût de rouille et d’os », Audiard suit le parcours de Stéphanie (enfin un beau rôle pour Marion Cotillard), une femme détruite au plus profond et qui se reconstruit aux côtés d’un homme en pleine perte de ses moyens. L’électrochoc est le moyen, toujours radical, de revenir à la surface. Audiard prend quelques libertés par rapport au récit initial dont il s’inspire. Il filme avant tout des personnages et une brutalité. On la retrouve d’abord dans des combats d’hommes aussi violents que des combats de bouledogues. Mais le réalisateur décrit également la violence du monde de l’entreprise (avec la sœur d’Ali) où le salarié n’a plus d’intimité, n’est qu’au service de la grande enseigne. Pas d’amour promis, pas de sentiments mièvres, ici nos deux amants « baisent », quand l’homme est « opé » juste pour voir si « ça fonctionne toujours » pour Stéphanie après l’accident qui lui a coûté ses deux jambes. Il y a peu ou pas de misérabilisme car les personnages sont tout de même obligés d’avancer, de se donner à fond, ils n’ont pas d’autre choix que de continuer à  vivre et n’ont pas pitié les uns des autres.  Les regards bienveillants viennent de personnages alentours qui gravitent autour de Stéphanie, comme cette amie interprétée tout en regard par Céline Sallette, à la sortie de l’hôpital ou dans le lègue d’une garde robe – symbole de la vie d’avant.

Un enfant, seul mirage d’une vie rangée, devient le symbole d’un combat vers l’apaisement. Le dos d’Ali, superbe Matthias Schoenaerts, le supporte aussi bien qu’il portera Stéphanie vers la mer.  Car le film est aussi une belle et intense histoire d’amour, sans romance. Les personnages d’Audiard sont ainsi comme des « insectes sur le dos » (la phrase est de Bashung) qui tentent en vain de se retourner, se cherchant dans la violence, avant qu’avec « délicatesse » (Stéphanie y tient) une main ne vienne les retourner pour que, peut-être, enfin il puisse se relever. Audiard, avec ses personnages, va ici jusqu’aux limites de la violence, dans le plus profond de la déchirure de l’être. On ne sait jamais où l’on va, ni pourquoi l’on y va, mais cela reste une expérience intense, totale servie par une mise en scène impeccable et une esthétique rare baignée de lumière même quand le sang coule. Le corps est mis à rude épreuve, mais il est aussi cajolé pour du cinéma qui bouleverse, renverse et change le regard de la première à la dernière image

Synopsis : Ça commence dans le Nord.  Ali se retrouve avec Sam, 5 ans, sur les bras. C’est son fils, il le connaît à peine. Sans domicile, sans argent et sans amis, Ali trouve refuge chez sa sœur à Antibes. A la suite d’une bagarre dans une boîte de nuit, son destin croise celui de Stéphanie. C’est une princesse. Tout les oppose. Il faudra que sa vie tourne au drame pour qu’un coup de téléphone dans la nuit les réunisse à nouveau. 

Découvrez la bande annonce du film De rouille et d’os

 Fiche technique – De rouille et d’os

France – 17 mai 2012
Réalisateur : Jacques Audiard
Scénario : Jacques Audiard et Thomas Bidegain d’après l’oeuvre de Craig Davindson
Interprètes : Marion Cotillard (Stéphanie), Matthias Schoenaerts (Ali), Armand Verdure (Sam), Corine Masiero (Anna), Bouli Lanners (Martial)
Compositeur : Alexandre Desplat
Directeur de la photographie : Stéphane Fontaine
Montage : Juliette Welfling

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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