Rétro Coen : Ladykillers – Critique du film

Remake de la comédie anglaise du même nom d’Alexander MacKendrick (1955), Ladykillers version Coen reprend le pitch original, un mystérieux professeur abuse de la crédulité d’une vielle veuve en prétextant répéter un concert avec son ensemble baroque, mais déplace l’intrigue de l’Angleterre d’après guerre au sud des États-Unis.

La vielle Mrs Munson n’est plus une catholique, mais une protestante afro-américaine, qui passe son temps entre les offices de l’église et le bureau du shérif, pour se plaindre de tout et n’importe quoi. Récompensé par un prix d’interprétation à Cannes pour la prestation inspirée de Irma P. Hall, le film est pris en grippe par une bonne partie de la critique, qui ne semble pas avoir goûté la plaisanterie. Qualifié de film mineur, d’idiot voir même de raciste (parmi les plus enflammés), tout le monde semble s’acharner à dire que Ladykillers fait tâche dans la filmographie quasi irréprochable des deux frères. Sauf que, s’il est vrai que le film n’a pas la profondeur psychologique d’un Barton Fink, ou le cynisme d’un Fargo, il n’en reste pas moins l’une des comédies les plus intelligentes et maîtrisées des années 2000.

La Mélodie Du Braqueur

Le film est déjà séduisant au premier abord avec sa photographie léchée et sa troupe d’acteurs particulièrement hétéroclite. Prenant à contre-pied la logique des films de braquage, les Coen embauchent les gueules les moins assorties du cinéma contemporain. J.K Simmons (Spiderman) en artificier redneck au colon irrité, Marlon Wayans (Scary Movie) en agent infiltré porté sur le rap et le sexe, Ryan Hurst (Sons of Anarchy) dans le rôle d’un quarterback benêt et Tzi Ma (24h Chrono), un vétéran de la guerre d’Indochine légèrement taciturne. Une équipe de bras cassés parfaite, à laquelle vient s’ajouter Tom Hanks, pour sa seule collaboration avec les réalisateurs (ils ne voulaient que lui dans le rôle), reprenant la partition du Dr. Goldthwait Higginson Dorr III. Derrière ce nom sympathiquement désuet, se cache le cerveau de l’opération : un homme élégant, plein de manières, passionné de belles lettres et dont le drame personnel semble d’être né à la mauvaise époque. Une interprétation inspirée, à contre emploi de ses rôles habituels de quadra sympathique. Face à lui la rigide Mrs Munson, d’abord séduite par ce gentleman d’un autre temps, ne tardera pas à découvrir ses motivations criminelles. Aidés par une écriture minutieuse et des dialogues au tempo parfait, les acteurs déploient un large spectre de comédie, allant de la blague potache la plus triviale, à la référence littéraire la plus savante. Les Coen rassemblent ainsi, dans une maison de banlieue, tout un microcosme multiculturel, et les tensions entre les univers antithétiques des personnages, deviennent rapidement le principal moteur de l’intrigue, reléguant le braquage au second plan. Tous les ingrédients pour faire une bonne comédie sont là, et pourtant Ladykillers est plus que cela.

Il y a un aspect qui semble avoir échappé aux critiques lors de la sortie du film : la musique. L’accompagnement musical chez les frères Coen est central, dans leur filmographie (il suffit de revoir O’brother ou The big Lebowski). Ici, l’intrigue est rythmée par les chansons gospel de la chorale paroissiale, appréciées de Mrs Munson, mais aussi par le flow agressif du rap de Gawain (Damon Wayans), ainsi que les airs baroques qui servent de couverture à l’entreprise du professeur Dorr. Les deux réalisateurs eux-mêmes ont confirmé que ce qui les intéressait en premier lieu, c’était de confronter ces trois genres que l’on associe rarement. Avec l’aide de leurs collaborateurs habituels, Carter Bunwell et T.Bone Burnett, l’équipe compose une partition remarquable, où le bottleneck de Blind Willie Johnson rencontre les accords baroques des menuets Boccherini. Les voix de différentes époques se confrontent (Gospel protestant contre Baroque de la contre-réforme) et s’alimentent les unes les autres, offrant deux séquences de braquages (forage du tunnel et perçage du coffre) particulièrement jouissives. La musique fonctionne d’abord comme marqueur social, assimilant le hip-hop gangsta à la rue, le baroque à l’intellectualisme et le gospel à la religion. Mais très vite, on comprend qu’elle devient un personnage à part entière, influant sur le comportement de tous les protagonistes. C’est par l’évocation de la musique, que le professeur convainc Mrs Munson de lui louer sa cave, et c’est elle qui provoquera le retour imprévu de celle-ci de l’office, et la découverte de la supercherie. Cette musique, c’est Dieu lui même qui veille sur la vieille logeuse et observe attentivement le déroulement des événements (nombre de symboles témoignent d’une présence mystique dans le film) et tant qu’à faire, essaye de récupérer sa part du gâteau. De la même manière que Stanley Kubrick dans 2001, L’Odyssée De l’Espace, créait le personnage d’Hall 9000 par la seule force du montage, les Coen composent leur divinité à l’aide d’une partition particulièrement subtile. Il s’agit probablement de leur travail musical le plus intelligent et le plus complexe depuis le début de leur riche filmographie.

Ladykillers serait un film mineur ? Même cette affirmation critique donne envie de sourire, preuve finale de la virtuosité totale de cette comédie noire.

Synopsis: État du Mississippi. Le professeur Goldthwaite H. Dorr emménage dans la maison d’une dame d’un certain âge, Mme Munson, en tant que locataire. D’apparence brillant et distingué, il souhaite en réalité réaliser le casse du siècle : creuser un tunnel à partir de la cave de la maison jusqu’à un bateau accosté sur les berges du fleuve, qui abrite un important casino. Entouré de complices qu’il présente comme « ses musiciens » (en prétextant des répétitions de musique renaissance), le professeur découvre bientôt que sa logeuse s’avère être bien plus curieuse qu’il ne l’avait cru…

Ladykillers : Bande annonce

Fiche Technique : Ladykillers

Titre original : The Ladykillers
Titre québécois : Les Tueurs de dames
Réalisation : Joel et Ethan Coen1
Scénario : Joel et Ethan Coen, d’après le scénario original de William Rose
Production : Joel et Ethan Coen, Tom Jacobson, Barry Josephson, Barry Sonnenfeld
Décors : Dennis Gassner
Costumes : Mary Zophres
Directeur de la photographie : Roger Deakins
Montage : Joel et Ethan Coen
Musique : Carter Burwell
Sociétés de distribution : Buena Vista International ;Gaumont Buena Vista International
Budget : 35 millions $
Langues originales : anglais, vietnamien
Format : Couleur • 1.85:1 • 35 mm – DTS • Dolby Digital • SDDS
Durée : 104 minutes
Dates de sortie : 2004

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Primetime – Tel est pris qui croyait prendre

Avec Primetime, Lance Oppenheim transforme les dérives d’une émission américaine controversée en thriller trouble et formellement radical, porté par un Robert Pattinson impressionnant.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.
Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.