A Cappella, un film de Lee Sun-Ji – Critique

Pour sa première réalisation, Lee Su-Jin se base sur un fait divers ayant retenu son attention dans les journaux, celui de cette jeune fille ayant été obligée de tout laisser derrière elle pour échapper aux accusations des parents de ses violeurs.

Synopsis : Han Gong-ju, une jeune lycéenne, est contrainte de changer d’établissement scolaire et d’emménager, pour un temps, chez la mère d’un de ses professeurs, tandis qu’une enquête policière suit son cours dans son quartier d’origine. N’ayant en apparence rien à se reprocher, Gong-ju pourra-t-elle échapper à son passé ?

Requiem for a teen

Le film est précédé d’un court message du réalisateur s’adressant à son public Français, tel qu’il a été présenté lors du festival de Deauville. Il demande au spectateur de ne pas prendre parti et de venir vierge de tout préjugé face à cette histoire. En réalité, le simple résumé suffit peut-être à influencer, puisque le mystère qui entoure son héroïne se voit immédiatement élucidé. Tant pis, car cette révélation n’influe finalement pas sur l’ambiance qui émane de la pellicule.

Pulp Reality

A Cappella débute, comme il est de coutume, in media res, c’est à dire au milieu des choses. La jeune Han Gon-ju est donc obligée de changer de lycée en cours d’année, fuyant un passé dont le spectateur ne sait pour le moment rien (si tant est qu’il n’ai pas lu le résumé, donc). Rien de très original, et le film déroule une structure tout ce qu’il y a de plus classique, intercalant l’histoire principale avec des flash-backs censés lever le voile sur le passé de la jeune fille. Une façon de faire déjà vu cent fois, certes, mais que Su-Jin parvient à maîtriser suffisamment pour malgré tout créer la confusion dans l’esprit du spectateur. Ses scènes du passé sont en effet introduites de manière subtile, au point qu’elles peuvent même désarçonner, dans un premier temps.

Mais, une fois les détails différenciant les deux timeline intégrées, A Cappella poursuit sa trame, sans chercher à se distinguer des autres films de genre autrement que par sa réalisation. Pas de pathos, pas de sentiments larmoyants exprimés à grands coups de violons, on est ici dans la simplicité et le réalisme. Dans la tendresse, aussi, pour la pauvre Han Gon-Ju, qui tente désespérément de refaire sa vie, dissimulant à ses camarades les raisons de sa fuite, et tentant de se reconstruire. Su-Jin nous dresse le portrait d’une écolière comme les autres, condamnée à fuir pour un crime qu’elle n’a pas commis, et qui hésite désormais à garder des relations normales avec les autres.

Réalité douce-amère

Car le monde dans lequel elle évolue est dépeint sans concessions, d’une manière brutale et frontale qui contraste avec la manière sensible et douce dont le film est mis en scène. Les scènes de violence quotidienne y sont d’autant plus marquantes qu’elles sont terriblement crues, et souvent inattendues. La scène de viol collectif est ainsi particulièrement glauque, et tristement réaliste. Cette montée dans l’horreur fait écho à la pénible reconstruction de son héroïne, donnant ainsi encore plus d’impact au dernier quart du film, qui bascule définitivement dans le sordide alors que les masques tombent et qu’apparaissent enfin tous les enjeux scénaristiques.

Loin des productions horrifiques classiques venues de Corée signées par des réalisateurs comme Park Chan-Woo ou Bong Joon-Ho, A Cappella glace presque encore plus le sang par sa façon de dépeindre un fait divers qui semble presque banal. La tendresse et la douceur avec lesquelles il filme ses événements contrastent brutalement avec leur froid réalisme, et risquent de choquer plus d’un spectateur. Un film terrible mais nécessaire, envoûtant et glaçant.

A Cappella – Fiche Technique

Corée du Sud – 2014
Drame
Réalisateur : Lee Su-Jin
Scénariste : Lee Su-Jin
Distribution : Choon Woo-Hee (Han Gong-Ju), Jung In-Sun (Eun-hee), Lee Young-Ran (Madame Lee), Kim So-Young (Hwa-Ok), Kimchoi Yong-Joon (Dong-Yoon)
Producteurs : Jung Hwan Kim, Lee Su-Jin
Directeur de la photographie : Hong Jae-Sik
Compositeur : Kim Tae-Sung
Monteur : Choi Hyun-Sook
Production : Vill Lee Film
Distributeur : Dissidenz Films

Auteur de l’article : Mikael Yung

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.