Deux Hommes en fuite : la cavale sans issue de Joseph Losey

Fidèle à l’exigence qui caractérise sa ligne éditoriale, Carlotta nous convie à (re)découvrir un film longtemps demeuré invisible bien que considéré comme l’un des meilleurs de son auteur. Après sa ressortie en salles en octobre dernier, Deux hommes en fuite de Joseph Losey s’invite donc dans vos salons. Une œuvre singulière portée tant par l’empreinte de son réalisateur que par l’investissement d’un Robert Shaw (également coauteur de l’adaptation du roman de Barry England) possédé, et dont l’écrin HD permet d’apprécier les partis-pris à leur valeur avant-gardistes.

A perte de vue

Dans un relief escarpé, deux hommes menottés courent à perdre haleine. On ne saura jamais rien d’eux, ni d’où ils viennent, sinon ce que les indices disséminés ici et là et des bribes de conversation nous laissent deviner. On ne sera pas plus fixé sur le mystérieux hélicoptère noir lancé à leur recherche, cerbère ailé surgissant de nulle part plus pour les harceler que pour les arrêter. Le flou plane même sur l’espace-temps diégétique, accentuant la dimension uchronique d’un récit qui évolue dans une opacité équivoque. Il s’agit peut-être d’un monde parallèle, ou du cauchemar d’une réalité dissolue dans un ensemble de signes obstruant l’horizon des fugitifs.

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Robert Shaw et Malcolm McDowell jaugent la situation

Comme le souligne Michel Ciment dans l’excellente interview proposée en bonus, le titre original Figures in a landscape (soit « Deux silhouettes dans un paysage ») se révèle bien plus révélatrice des parti-pris de mise en scène de Joseph Losey. En effet, jamais Deux hommes en fuite ne cherche à sortir de l’abstraction dans laquelle il plonge son histoire. Losey déréalise ses éléments pourtant reconnaissables pour en faire les mailles d’un réseau de symboles diffus, puisant dans l’inconscient du spectateur pour nourrir l’image de ses projections viscérales.

A l’instar de cet instant dans lequel l’hélicoptère révèle sa dimension surnaturelle en se découpant en ombre chinoise dans le soleil, Losey épure son argument pour mieux en stimuler l’essence allégorique. Comme a pu le faire Alfonso Cuaron sur Gravity, Deux hommes en fuite  repose moins sur ce que l’on identifie (donc qui appartient à la diégèse) que ce que le cadre nous évoque (ce qui dépasse le cadre du récit). D’où l’équilibre d’une réalisation moins naturaliste que panthéiste, qui flatte ses extraordinaires décors naturels dans un scope majestueux pour mieux confiner les personnages dans l’horizon, comme s’ils essayaient de retraverser le Styx en sens inverse.

L’œil de la caméra

Or, cette sensation d’une nature hostile est véhiculée à travers les subtilités d’une mise en scène qui ne prend jamais parti pour les personnages. Plutôt que de cheviller sa caméra à la subjectivité de ses personnages, Losey désolidarise régulièrement l’appareil de son duo. A l’instar de ses moments où Robert Shaw et Malcolm McDowell démarrent au premier plan pour s’enfoncer ensuite dans la profondeur de champ. Comme si le cinéaste voulait faire « disparaitre » l’objectif en le mettant d’abord au service des états d’âmes des personnages, avant d’en faire le témoin de leur présence en cassant la composition du cadre. La caméra semble alors comme prévenir les lieux de la présence des deux hommes, comme le suggère l’intervention systématique de l’hélicoptère qui succède à ces plans. L’évasion impossible est déjà là, dans cette impossibilité d’échapper à cet œil totalitaire qui ne ménage aucun espace de liberté aux fuyards, dépouillés de tout champ d’intimité (voir ce moment où pris d’une envie irrépressible, ils vont à la selle l’un en face de l’autre, hilares).

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Robert Shaw et l’hélicoptère: combat inégal

Songe délétère et oppressant, emmenant les protagonistes aux confins de l’épuisement physique et psychologique, jouant de son postulat minimaliste pour charrier l’inconscient d’une époque (voir cette conclusion suggérant l’avènement d’une dystopie fasciste), Deux hommes en colère est une œuvre qu’il est urgent de (re)découvrir. Ne serait-ce que pour mesurer son empreinte considérable sur le cinéma des années suivantes (Gravity donc, mais aussi Délivrance, Rambo, Gerry…).

Côté éditorial, Carlotta a soigné le boulot : malgré quelques bugs en cours de route, l’image s’avère tout simplement splendide, restaurant la palette de couleurs des nombreux décors différents tout en respectant le grain d’origine. La piste sonore n’est pas en reste et accentue la dimension immersive de l’expérience. On regrettera simplement que les bonus se réduisent à l’interview (certes fort éclairante) de Michel Ciment mentionnée plus haut, un making-of d’époque et une bande-annonce, ne rendant que partiellement justice à ce film majeur enfin réévaluable par la postérité.

Deux hommes en fuite : Bande-annonce

FICHE TECHNIQUE:

DEUX HOMMEcritique-deux-hommes-en-fuite-blu-rayS EN FUITES (FIGURES IN A LANDSCAPE)

 Réalisateur : Joseph Losey
Producteur : John Kohn
Réalisé par :  Robert Shaw
Basé sur : Figures in a Landscape de Barry England
Interprétation : Robert Shaw, Malcolm McDowell
Musique : Richard Rodney Bennett
Photographie :  Henri Alekan, Guy Tabary, Peter Suschitzky
Monté par : Reginald Beck

 

Festival

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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