La Luna, le mélodrame de Bertolucci, en coffret double DVD

Les éditions BQHL nous proposent une superbe édition du film de Bernardo Bertolucci La Luna. C’est l’occasion d’aller au-delà de sa réputation sulfureuse pour retrouver cette fort belle œuvre d’un grand cinéaste.

Fin des années 70. Bernardo Bertolucci vient de sortir du tournage monumental de 1900 : 54 semaines de tournage pour une fresque politique de l’Italie du début du XXème siècle. Le montage final dépasse les cinq heures, et le cinéaste est en conflit avec les producteurs qui veulent couper dans le film pour en proposer une version courte destinée à l’exploitation américaine.

la-luna-bernardo-bertolucci-jill-clayburgh-sortie-dvd
Jill Clayburgh et Bernardo Bertolucci

C’est pour sortir de ce conflit que le cinéaste décide de se lancer dans un autre projet, beaucoup plus intimiste celui-là. Intime en est le point de départ : Bertolucci part d’un vague souvenir d’enfance qui, mis en image, servira de générique d’ouverture au film. Il se voit, âgé de 3 ou 4 ans, dans la nacelle d’un vélo sur une route de la campagne italienne, en train de regarder sa mère. Et le visage de celle-ci va se superposer à la Lune.

« J’ai toujours fait des films sur mon père, disons sur des pères symboliques que j’ai essayé, dans tous mes films, de tuer (…). Là, je me trouvais devant le désir de faire un film sur ma mère. »

La Luna est donc un film sur la relation entre un garçon et sa mère. Joe a quinze ans, il vit à New-York avec ses parents : sa mère Caterina, cantatrice spécialisée dans l’œuvre de Verdi, et son père Douglas, qui est l’agent de sa femme. Mais à la mort de Douglas, Caterina décide de retourner vivre en Italie avec Joe. Petit à petit, la mère et son fils vont se rapprocher.

la-luna-matthew-barry-bernardo-bertolucci-sortie-dvd

Bien loin de sa réputation de « film sulfureux », La Luna se révèle être bien plus sensible et douloureux qu’il n’y paraît. Il s’agit surtout du portrait d’un adolescent perturbé par la mort de son père, qui se traduit par un déséquilibre affectif qu’il tente de combler avec la prise de drogues. Un fils qui se retrouve alors face à une mère exubérante, survivante de l’époque des hippies, étant toujours dans un jeu de séduction.

Du coup, tout en réalisant un film sur une relation mère-fils détraquée, Bertolucci a fait de La Luna un film sur l’absence du père. Lorsque l’on voit le film en entier, on se rend compte, avec les révélations de la dernière demi-heure, que le personnage du père reste, finalement, au centre de l’œuvre. Plus que la simple et réductrice relation incestueuse entre Caterina et Joe, il faut voir ici un film sur un garçon qui cherche une place entre son père et sa mère. C’est ce qu’explique le réalisateur lorsqu’il dit : « j’ai compris la signification à la fin du tournage ».

De même, il ne faut pas enfermer La Luna dans la définition trop restrictive d’un « film autobiographique ». Même si le point de départ était bel et bien un souvenir personnel, Bertolucci se défend d’avoir fait un film sur son enfance :

« Ce n’est pas autobiographique dans le sens de « vécu », de quelque chose d’expérimenté personnellement. Ce sont des fantômes, des fantasmes. J’étais en pleine analyse pendant le tournage de La Luna. »

De fait, le réalisateur multiplie les symboles d’origine freudienne. Mais pour ne pas cloisonner son film à une simple étude psychanalytique, il explore une autre piste, celle de la musique. La Luna est un grand chant d’amour à Giuseppe Verdi. Une des scènes est même tournée devant la maison du compositeur (Bertolucci explique qu’il aurait voulu tourner dans la maison, mais il n’en a pas obtenu l’autorisation). Le cinéaste déploie ici son admiration pour le compositeur du Trouvère en nous faisant vivre des scènes d’opéra absolument magnifiques. D’ailleurs, les scènes importantes du film, celles qui font vraiment évoluer l’action, se situent souvent à l’opéra, sur scène, en coulisses ou dans les loges.

la-luna-jill-clayburgh-bernardo-bertolucci-sortie-dvd

Cette apparition de la musique ne se fait pas de façon artificielle. Bertolucci insiste sur le caractère mélodramatique des opéras de Verdi, qui répond au mélodrame vécu par cette famille. La musique n’est pas seulement là pour faire joli, elle participe activement au cadre dans lequel explosent les passions.

Enfin, La Luna est aussi un film sur le regard. Regard des spectateurs. Regard de l’enfant sur sa mère, dans la scène de pré-générique. Regard des personnes qui sont venues assister à l’enterrement de Douglas et qui espionnent littéralement Caterina par les fenêtres de la voiture. Regards des camarades de Joe sur le déhanché de sa mère lors de la fête d’anniversaire.

Avec La Luna, Bernardo Bertolucci signe donc un fort beau film, d’une grande densité. A l’opposé de ces films qui offrent un scandale comme seule proposition artistique, La Luna est l’œuvre personnelle d’un grand cinéaste qui a choisi de mettre là ses souvenirs, ses passions et ses obsessions. On peut même y retrouver un lien avec son film précédent, le monumental 1900, à travers le personnage de militant communiste incarné par Renato Salvatori. Si la durée peut être jugée excessive (on pourrait imaginer une demi-heure de moins), l’ensemble se tient parfaitement bien.

Le film est présenté dans un coffret double DVD. Sur le premier DVD, le nouveau master haute définition. Sur le second disque se trouvent deux compléments de programme : un entretien où le réalisateur (qui s’exprime en français) raconte le tournage du film, et un documentaire de la série Les Grands Réalisateurs d’Hollywood. En plus, le coffret nous propose un livret de 24 pages rempli d’anecdotes sur la fabrication de La Luna.

Caractéristiques du DVD :

Données techniques :
film Italo/Américain
durée : 142 mn
Format : 16/9 compatible 4/3
Audio : anglais mono / français mono
Sous-titres : français
Suppléments :
Les visages de La Luna (29’) : Interview de Bernardo Bertolucci
Les Grands Réalisateurs d’Hollywood – Bernardo Bertolucci (26’)
1 livret de 24 pages

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Natura : Se perdre pour renaître

S'il est de coutume de penser que la beauté est intérieure, "Natura" nous invite à une tout autre mise en perspective : celle d'un environnement naturel à la fois hostile et sublime, qui finit par agir comme un miroir. Une traversée du massif vosgien qui tient à la fois du conte et de la survie, où une femme cherche, dans l'épaisseur de la forêt, quelque chose qui ressemble à une seconde naissance. Mickael Perret réussit à explorer ce décor dans ce qu'il a de plus brut et de plus étrange. Un premier film audacieux et ambitieux, porteur de grandes promesses.

Sirāt : l’odyssée des damnés

Prix du jury au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe prolonge son cinéma de l’épreuve et de la foi dans un road-trip halluciné au cœur du désert. Entre communauté de teufeurs, deuil intime et bascule métaphysique, "Sirāt" interroge l’errance contemporaine dans un monde vidé de repères. Une expérience sensorielle radicale, portée par les corps, la musique et un monde au bord de l’effondrement.

Once upon a time in Gaza : l’Espoir, le Vice et la Trahison

"Once Upon a Time in Gaza" des frères Nasser est une tragi-comédie saisissante mêlant fraternité contrariée, satire sociale et résistance artistique. Entre fable noire et cinéma engagé, le film dresse un portrait poignant et absurde de la vie à Gaza, où chaque geste devient un acte de survie sous un ciel d’oppression.