Blow Out de Brian De Palma : le film au tournant de sa carrière

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur. L’ouverture se fera demain soir avec Blow Out, en sa présence.
Scénario foisonnant, caméra virtuose, acteurs épatants : les superlatifs ne manquent pas pour vanter Blow Out, où les thèmes du cinéaste s’entrecroisent, et où les références à d’autres cinéastes sont nombreuses sans lui faire de l’ombre le moins du monde.

Synopsis : Un soir, dans un parc, Jack Terry, ingénieur du son, enregistre des ambiances pour les besoins d’un film. Il perçoit soudain le bruit d’une voiture arrivant à vive allure. Un pneu éclate. Le véhicule fou défonce le parapet et chute dans la rivière. Jack plonge et arrache à la mort une jeune femme, Sally. Mais le conducteur est déjà mort… 

La nuit du chasseur

Après le succès considérable de Pulsions, l’échec commercial du Blow Out de Brian De Palma fut d’autant plus retentissant. La faute sans doute à un mauvais timing en ce qui concerne le casting de John Travolta, une star certes, mais une star fraîchement sortie de rom-com musicales couleur rose bonbon. Et pourtant, voilà un film qui ne démérite pas, culte jusqu’à ce jour, un des meilleurs de son auteur selon beaucoup de ses afficionados.

Le film démarre avec une séquence fortement sexualisée que l’on voit à travers une vitre, avec, sous une lumière rouge explicite et assez caractéristique, une bande de copines dévêtues et très joueuses. Leur voisine de chambre, une jeune étudiante, tente vainement de faire régner le calme. Un homme s’intercale entre le spectateur et les ébats qui se déroulent de l’autre côté de la vitre, un concierge quelconque qui profite d’une vue excitante ; puis un autre homme arrive derrière ce dernier, un poignard à la main, le trucide et prend sa place à la fenêtre. Tout ce cirque assez kitch finit par une scène où une des jeunes femmes, nue sous la douche, se fait poignarder et son cri d’effroi qui s’apparente davantage à un bêlement de série Z résonne comme une mauvaise blague.

Cette séquence sous forme de pré-générique est en fait un film dans le film sur lequel Jack Terri, le protagoniste (John Travolta), travaille comme ingénieur du son. Elle pose déjà les thématiques et les références chères à De Palma. En ce qui concerne les thématiques, il s’agit évidemment du voyeurisme, un triple voyeurisme ici du spectateur qui regarde un meurtrier qui regarde un brave concierge qui reluque des filles nues par la fenêtre. Puis, une double référence à Hitchcock encore et toujours, le maître absolu du cinéaste, avec et la scène de la douche de Psychose, et les fenêtres de Rear Window (Fenêtre sur cour) concentrées sur quelques minutes. Un film de série Z, filmé à la truelle comme pour s’en moquer, comme pour permettre à De Palma de prendre ses distances avec un cinéma de genre auquel on le cantonne désormais, mais un film qui contient presque tous les codes de Blow Out.

Jack est donc preneur de son. Un soir, déployant son matériel à la manière d’un chef d’orchestre ou d’une sorte de maître du jeu, alors qu’il partait enregistrer de nouveaux sons pour son ami réalisateur Sam, il entend le bruit d’une explosion puis du crissement des pneus d’une voiture qui quitte la route. Le temps d’arriver sur les lieux, la voiture défonce le parapet et tombe dans l’eau. Jack saute à l’eau parvient à sauver la passagère, mais pas le conducteur. Il apprendra à l’hôpital que la victime de l’accident est un candidat à la présidence et que la passagère n’est pas sa femme. En réécoutant son enregistrement, il va débusquer différents sons qui n’étaient pas censés être là. Jack est alors pris d’une frénésie paranoïaque à tenter de prouver que l’accident était un meurtre politique, et que sa vie et celle de Sally, la passagère (Nancy Allen, alors épouse du cinéaste), étaient en danger s’il ne rendait pas publiques ces preuves. L’intérêt de De Palma pour la politique n’est jamais bien loin.

Blow Out est un bien sûr un film haletant truffé d’un suspense compliqué encore par une histoire de meurtres en série. Mais il n’est pas que ça. En filigrane, on peut sentir cette envie du cinéaste de faire quelque chose de différent, sortir des sentiers battus, avec notamment une utilisation de ses personnages à contre-courant de ce qu’on attend de lui. Le personnage de John Travolta avec ses idées conspirationnistes a tout sur le papier de l’exalté romanesque, mais l’acteur lui amène un jeu très plaisant et une sorte de pondération très convaincante, un jeu sans aucun cabotinage entre amusement et gravité. Nancy Allen et John Lithgow, un autre personnage-clé du film, sont également remarquables. Contrairement à « Colocs en furie », le film dans le film, et contrairement à Pulsions, Blow Out joue la carte de la chasteté, alors que l’attirance entre les deux personnages est patente. Il se positionne au contraire sur des sujets très différents, le rôle de l’image, la punition subie par les hommes (celui qui trompe sa femme, le héros qui joue avec le feu avec sa soif de vérité, etc.)

Le film est inventif, à l’image de ces cinq panoramiques successives, véritablement étourdissantes, dans une pièce où Jack découvre qu’on a effacé toutes ses bandes. La photographie de Vilmos Zsigmond est belle, réveillée régulièrement par des prises de vue en double focale, alors en vogue dans ces années-là. Des prises de vue troublantes, totalement cohérentes avec le postulat du cinéaste qui consiste à montrer à la fois l’illusion et la vérité du médium cinématographique manipulable à l’excès, ainsi qu’on voit John Travolta le faire en créant un véritable film à charge pour la thèse qu’il défend,  avec d’une part ses propres prises de son, et d’autre part les clichés pris par un photographe présent sur les lieux rassemblés en un  document précis sur le déroulement de l’accident et du possible coup de feu. (On ne peut évidemment s’empêcher de penser au célèbre film muet de Zapruder qu’un certain Dr Randolph Robertson s’est évertué à coupler avec l’enregistrement sonore de la police pour un nouvel éclairage sur l’assassinat de JFK…)

Le film de De Palma finit là où il a commencé, ou presque. Mais comme souvent chez le cinéaste, les héros auront perdu leurs illusions, la punition frappe tous azimuts, et le cinéma est le grand gagnant. Car, plus encore que le Blow-up d’Antonioni, une autre référence affichée du film, Blow Out explose littéralement quant à sa prise en compte du rôle de l’image (et du son) dans la recherche de la vérité.

A voir à la Cinémathèque Française le 31/05 à 21h15, le 14/06 à 21h30 et le 22/06 à 19h

Blow Out– Bande annonce

Blow Out – Fiche technique

Titre original : Blow out
Réalisateur : Brian De Palma
Scénario : Brian De Palma
Interprétation : John Travolta (Jack), Nancy Allen (Sally), John Lithgow (Burke), Dennis Franz (Manny Karp), Peter Boyden (Sam), Curt May (Donahue)
Musique : Pino Donaggio
Photographie : Vilmos Zsigmond
Montage : Paul Hirsch
Producteurs : George Litto, Fred C. Caruso
Maisons de production : Cinema 77, Geria, Filmways Pictures, Viscount Associates
Distribution (France) : UGC Distribution
Budget : 18 000 000 USD
Durée : 108 min.
Genre : Thriller
Date de sortie : 17 Février 1982
États-Unis – 1981

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