Mai 68, La Belle Ouvrage, de Jean-Luc Magneron

Le 25 avril sur grand écran et le 2 mai en DVD chez Rimini Editions : voilà deux moyens de voir le documentaire de Jean-Luc Magneron Mai 68, la Belle Ouvrage, en version longue et copie restaurée.

Il convient de commencer en précisant ce que Mai 68, la Belle Ouvrage n’est pas : le film de Jean-Luc Magneron n’est pas un documentaire qui raconterait la chronologie des événements parisiens de ce fameux mois de mai. Le film étant tourné dans la foulée des manifestations et de leur répression, le cinéaste n’a sans doute pas estimé utile de rappeler les faits : lorsque la première version a été diffusée, à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 1969, les événements racontés avaient moins d’un an. Mai 68, La Belle Ouvrage se veut avant tout un recueil de témoignages sur les faits.

mai-68-la-belle-ouvrage-jean-luc-magneron-critique-film

Un recueil parfaitement orienté politiquement d’ailleurs, ne nous leurrons pas. Le premier titre, Répression, en dit long sur le projet de Jean-Luc Magneron : dénoncer les violences policières lors de la répression des manifestations étudiantes de Mai 68. Le film se présente comme une succession de témoignages, tournés en plans fixes, entrecoupés, de temps à autres, d’images d’archives sur les événements. Des images qui présentent les répressions comme des actes de guerre : voitures brûlées, charges des CRS, grenades lancées contre les étudiants, barricades, etc.

Plus que les images, c’est donc visiblement les paroles qui sont importantes dans ce documentaire. Le film commence par le fameux entretien avec le Général de Gaulle qui vante l’attitude de la police et qualifie les événements « d’anarchie universitaire ». L’action du gouvernement aurait, selon lui, « limité les blessures ». Les témoignages choisis par Magneron auront pour but de démontrer les mensonges de cette intervention présidentielle.

mai-68-la-belle-ouvrage-documentaire-critique-film-jean-luc-magneron

Parmi les témoins, nous trouverons des étudiants, bien entendu, mais aussi des journalistes, des médecins et même un simple passant. Le cinéaste insiste pour obtenir des témoignages précis de faits que les personnes interrogées ont vus de leurs propres yeux ou dont elles ont été victimes : ici, pas de « on-dit », pas de rumeurs, pas de « il paraît que », mais des faits vérifiés et qui, bien souvent, se recoupent.

D’abord, le premier témoin, un journaliste, plante le décor : les étudiants sont pacifiques, ils s’installent sans violence. Il y a, selon lui, une joyeuse « atmosphère de kermesse » : « ça commençait très très bien », affirme-t-il un peu plus tard. Un autre témoin précise même qu’au début, les CRS sont « abasourdis » par la volonté des jeunes. Puis, ce sont finalement les forces de l’ordre qui lancent l’assaut.

Un assaut toujours qualifié de dissymétrique : on nous parle souvent de groupes de 4 ou 5 policiers qui matraquent un étudiant à terre. Et pas que des étudiants d’ailleurs : nous assistons au témoignage d’un simple passant qui a été agressé également, sans la moindre raison, par les CRS (ce qui est confirmé par d’autres témoins).

Autre aspect qui fait l’objet de témoignages concordants : les comités d’accueil dans les commissariats. Les étudiants arrêtés sont obligés de passer devant un groupe de forces de l’ordre (CRS, policiers, gardes mobiles) qui, à tour de rôle, les tabassent à coups de matraque ou de pied dans les parties génitales. Plusieurs témoins parlent aussi de femmes violées.

Les témoignages les plus intéressants sont ceux d’étudiants en médecine. L’un d’eux, Bernard Pons (sans lien avec le ministre de Jacques Chirac), détaille les blessures subies par les victimes qui arrivent aux urgences : des coups entraînant des fractures du crâne, des yeux crevés (ce qui est le cas du dernier témoin interrogé dans le documentaire), mais aussi des problèmes respiratoires liés aux gaz employés par les CRS.

Encore plus intéressant est le témoignage de cet interne en psychiatrie, qui analyse le comportement des policiers : « il y avait tout un jeu qui se faisait autour de la violence. Défoulement, désinhibition de l’agressivité des CRS. »

Globalement, les témoignages sont tous édifiants et passionnants, sauf celui de Julien Besançon, journaliste qui essaie de rester impartial et de renvoyer dos à dos policiers et étudiants. Il est aussi le seul à ne pas témoigner directement de ce qu’il a vu, et le seul à ne pas être dans l’indignation.

Car c’est bel et bien le sentiment qui se dégage de l’ensemble : une indignation, et une urgence à recueillir ces témoignages. Magneron est visiblement animé par la volonté de démonter les propos du général de Gaulle un à un : non, il n’y a pas de « pègre étudiante » ni de « commandos organisés ». On sent qu’un soin tout particulier est pris dans le choix des mots, du vocabulaire employé.

Finalement, le seul vrai reproche que l’on pourrait faire à Mai 68, la Belle Ouvrage (et encore, ce n’est pas vraiment un reproche, puisque la chose était sans doute impossible) : ne pas avoir interrogé quelques policiers, qui auraient pu éventuellement nous dire si l’usage de la force était une obéissance aux ordres hiérarchiques ou si, comme l’indique l’interne en psychiatrie, il s’agit d’un défoulement de violence incontrôlable.

S’il ne fallait retenir qu’une image de ce riche et passionnant documentaire, ce serait celle de cet étudiant insultant un CRS qui n’est autre que son père. Finalement, tout Mai 68 est présent dans cette image, dans cet affrontement inter-générationnel. Commencer par un Général de Gaulle vieillissant, à quelques mois seulement de sa démission, est un symbole très fort. Face à lui, le documentaire ne cesse de nous montrer une jeunesse vivante, inventive, motivée, engagée.

Inédit en salles et en DVD, présenté dans une très belle copie restaurée et en durée longue (2 heures), ce film paraît vite indispensable non pas pour raconter les événements, mais pour nous les faire vivre, nous immerger auprès des étudiants, et pour dénoncer des méthodes policières indignes.

Mai 68, La Belle Ouvrage : bande-annonce

Mai 68, La Belle Ouvrage : fiche technique

Réalisateur : Jean-Luc Magneron
Date de sortie : mai 1969
Genre : documentaire politique
Durée : 117 minutes
Date de reprise, copie longue restaurée : 25 avril 2018
Date de sortie du DVD : 2 mai 2018

France – 1969

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Le Cuirassé Potemkine (1925), de Sergueï Eisenstein : de la propagande au firmament du septième art

Le talent d’Eisenstein fut initialement mis au service de la machine propagandiste soviétique. Un siècle plus tard, le temps a débarrassé ce film de toute la dimension polémique attachée au régime criminel. Ne reste aujourd’hui plus que la substantifique moelle du génie de son metteur en scène.