Musique It Comes at Night : l’expérimentation claustrophobe de Brian McOmber

Musique It Comes at Night : au fin fond d’une Amérique en pleine désolation où un virus semble contaminer l’atmosphère et donc les humains par la même occasion, le film de Trey Edward Shults démontre sa maestria visuelle pour nous servir sur un plateau un survival post apocalyptique prenant et tendu. Cet exercice de style minimaliste joint les deux bouts par sa faculté visuelle impressionnante, mais aussi par l’osmose entre son esthétisme et la bande originale tapie dans l’ombre de Brian McOmber.

A24 est une société de production qui arrive à faire éclore des talents certains. Talents artistiques à la fois, cinématographiques mais aussi musicaux. It Comes at Night, de par son sujet et son environnement n’est pas sans rappeler The Witch de Robert Eggers, sorti l’année dernière. Et la bande son suit le même pas. Comme Mark Korven, Brian McOmber agence les pulsations de ses orchestrations aux souffles horrifiques du long métrage (« Paul’s Regret »). Dès lors, le musicien nous offre des partitions aussi modernes que laconiques, parfois à la rythmique « indus » hypnotique comme sait le faire Trent Reznor (« Close your Eyes »), qui se superposent à la fois à la raideur atmosphérique des images, à ce montage rêche et aux moments de tension anxiogènes vécus par les membres de ces deux familles isolées.

Mais ce qui fait le charme du travail sonore de Brian McOmber est sa compréhension de l’univers dépeint par Trey Edward Shults. En ce sens, la transposition du score en fonction de l’imaginaire véhiculé par le film ressemble beaucoup aux compositions introspectives de Mark Korven pour The Witch comme indiqué ci-dessus, mais aussi à celles de Mica Levi pour des films tels que Under the Skin ou Jackie (« avec cette fluctuation entre des incursions électroniques, les nappes ambiantes et une prédominance pour les violons silencieux et mélancoliques comme l’excellent « Sarah’s Understanding » qui est complainte ambiante fascinante. L’ambivalence de ces scores, outre celui de créer un univers auditif au métrage, est de faire émerger à eux seuls le film de genre en tant que tel et d’incarner les thématiques mêmes de l’œuvre (« If He’s Sick, Then I Am Too »). Avec ce score, on est très éloigné de l’intéressante mais luxuriante et un peu outrancière partition de Benjamin Wallfisch pour A Cure For Wellness.

It comes at night est un film qui fonctionne sur l’épure, sur le non-dit et va voir basculer son histoire dans la folie par le biais du doute, de la peur de l’inconnu. Et de ce point de vue-là, Brian McOmber réussit parfaitement à faire ressentir cette éclosion du mal en chacun des personnages, un démon invisible dont la respiration se fait moribonde («It Comes At Night »). Car même si la musique se fait parfois stridente, asphyxiante, prenant à la gorge le thème du genre horrifique, comme peuvent le faire les mastodontes du genre tels que The Conjuring ou autres films à jump scare, l’enclos sonore se fait assez évasif, linéaire et feutré durant toute la longueur du film, avec des compositions moites dont la torpeur tapisse tous les murs de cet antre, des petites envolées lyriques dont la beauté se suspend à la noirceur du portrait morbide de l’humain fait par le film.

Le score de It Comes At Night est un exercice méticuleusement conçu avec des couches de retenue et de texture qui s’infiltrent lentement et créent l’atmosphère parfaite pour le minimalisme du film, alliant l’idée même d’apesanteur contemplative aux sueurs froides de l’horreur qui s’accroit devant nous (« The Red Door »). De ce fait, la musique n’est pas simplement un gimmick annonçant vainement les intentions du réalisateur, mais devient un réel atout narratif et un miroir sensitif à l’immersion d’un environnement en perdition, avec ses mélodies fines et sa tristesse audible, dès les premières notes de violons. Brian McOmber signe là, une bande son immersive à défaut d’être réellement mélodique, mais qui s’avère être un coup de maître dans son façonnement expérimental.

Musique It Comes at Night : Tracklist

1. It Comes at Night
2. Flames
3. Close Your Eyes
4. Sores
5. The Road
6. Wet Dream
7. The Triumph of Death
8. Waiting
9. Black Eyes
10. Shallow Graves
11. Travis’ Theme
12. Another Family
13. Stanley
14. If He’s Sick, Then I Am Too
15. The Red Door
16. Planning and Preparation
17. Stairway to Hell
18. Paul’s Regret
19. Travis’ Acceptance
20. Sarah’s Understanding

 

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

La Bataille de Gaulle : pourquoi Antonin Baudry a confié son diptyque à deux compositeurs opposés

En confiant les deux volets de La Bataille de Gaulle à Volker Bertelmann puis à Théo Cascio, Antonin Baudry fait de son diptyque un objet musical rare, dont la rupture sonore éclaire aussi la réception critique.

La Baleine et le musicien, L’Illusion de Yakushima, Backrooms : trois compositeurs face à un destinataire qu’on n’attendait pas

Rone seul sur un catamaran au large de La Réunion, à attendre plusieurs jours avant de jouer ses premières notes pour une baleine à bosse. Koki Nakano qui compose ses 27 minutes de musique pour les deux heures de film de Naomi Kawase sur le don d'organe pédiatrique au Japon. Kane Parsons, vingt ans, qui co-compose la bande originale du plus gros succès de l'histoire d'A24, pour des espaces 3D vides hérités d'un mythe internet. Trois films sortis cette semaine, trois compositeurs face à un même geste : continuer à composer quand la garantie du destinataire est partie.

John Williams, David Holmes, Dupieux : trois musiques de films qui brouillent les pistes

Avec Disclosure Day, The Christophers et Le Vertige, John Williams, David Holmes et Franck Lascombes signent trois partitions où la musique ne dit plus seulement le film : elle déplace la question de l’auteur, de la signature et de l’identité sonore.