Le Destin du fugitif (1948) de Alfred E. Green : la cavale du gentleman cowboy

L’éditeur Sidonis Calysta n’a pas son pareil pour nous faire découvrir des trésors méconnus. Ce western atypique, mené par le « cowboy pacifique » Joel McCrea, vaut davantage que sa réputation d’unique film du genre où aucun coup de feu n’est tiré. Sorti aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, ce très beau film est une ode à l’humanité et à la conciliation, et défend encore une vision optimiste de l’Homme, alors que le western s’apprête à devenir de plus en plus cynique, violent et ambigu. Une découverte qui vaut assurément le détour.

Le Destin du fugitif (on préfère le titre original, Four Faces West) est l’adaptation d’une nouvelle (Paso por aqui) de Eugene Manlove Rhodes, auteur qui, comme le précise Bertrand Tavernier dans les suppléments (lire plus bas), fut l’un des rares à avoir vécu lui-même l’existence d’un cow-boy. Sans dénigrer pour autant les autres grands auteurs de romans western américains (Ernest Haycox, A.B. Guthrie Jr., Larry McMurtry, etc.), cette différence est palpable, tant la nouvelle de Rhodes respire l’authenticité. Une qualité que l’on retrouve dans son adaptation cinématographique. Le tournage a été réalisé à San Rafael, un village du Nouveau-Mexique dont les autorités acceptèrent même de retirer les poteaux électriques, et dans les parcs naturels d’El Moro et de White Sands, formés de hauts plateaux semi-désertiques, de mesas rocheuses, de canyons et de vastes étendues ouvertes, qui correspondent parfaitement aux paysages dans lesquels Rhodes a vécu. Ces décors, certes moins majestueux que Monument Valley rendu célèbre par John Ford mais non moins envoûtants, sont magnifiquement mis en valeur par la photographie de Russell Harlan (La Rivière rouge, La Captive aux yeux clairs, Rio Bravo). La production attentive à une myriade de détails inhabituels pour l’époque (plusieurs personnages parlent l’espagnol, le héros dresse et monte un bœuf, la manière de soigner la diphtérie…) contribue encore à créer l’impression d’avoir affaire à un Ouest rural authentique plutôt qu’un Ouest mythifié. Cette impression de vérité est d’ailleurs clairement revendiquée dès le générique introductif, sous forme d’hommage à Eugene Manlove Rhodes, à la vie qu’il a vécue et aux lieux qu’il a fréquentés.

Rien dans ce film ne semble respecter la grammaire classique du western. Joel McCrea incarne Ross McEwen, un héros pas comme les autres puisqu’il est introduit par un… braquage de banque ! McEwen n’est ni un héros conventionnel, ni un criminel classique, puisque après avoir volé le banquier, il lui tend une reconnaissance de dette signée… Jefferson Davis (le Président des Etats Confédérés pendant la guerre de Sécession) ! Le Destin du fugitif se mue alors en film de poursuite, notre faux criminel étant poursuivi par un posse mené par un authentique héros américain, Pat Garrett (l’homme qui abattit Billy the Kid)… qui s’avèrera n’être qu’un personnage secondaire. On notera au passage que la vérité historique fut, là encore, respectée, Garrett s’étant réellement installé comme shérif au Nouveau-Mexique en 1880. Le refus du manichéisme inhérent au genre (le Bien contre le Mal) est confirmé par le fait que le film ne comprend pas d’antagoniste, ce qui justifie qu’aucun coup de feu ne soit tiré pendant les 90 minutes du métrage, fait rarissime dans un western. Le film s’amuse d’ailleurs de ce détournement des codes, puisqu’il entretient notamment le doute concernant le personnage de Monte Marquez (interprété par le charismatique Joseph Calleia), présenté initialement comme un être rusé et fourbe, alors qu’il se révélera un compagnon fidèle de McEwen. Enfin, le traditionnel standoff du western est ici remplacé par une incroyable séquence humaniste qui voit McEwen interrompre sa fuite – et donc sacrifier sa liberté – afin de soigner, jour et nuit, une famille mexicaine accablée par la diphtérie. Aux yeux de Pat Garrett comme à ceux du public, ce don de soi scelle définitivement la rédemption du personnage.

Le Destin du fugitif s’impose donc comme un OCNI (Objet Cinématographique Non Identifié) dans le genre assez balisé du western, troquant la force contre la morale. Tous les conflits trouvent leur résolution à travers la parole, la confiance partagée et la responsabilité individuelle, ce qui rapproche davantage le film d’un mélodrame à la Capra que d’un western romanesque de Ford. Sorti juste avant l’avènement du western noir des années 1950 et, encore davantage, du western révisionniste voire cynique des années 1960-70, voici un film qui, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, assume une approche humaniste et sentimentale, un déplacement de la tension dramatique qui échappe au recours à la violence, et une idéalisation qui flirte parfois avec un léger excès.

Le film bénéficie d’un casting particulièrement convaincant. Joel McCrea y renforce son image d’intégrité à travers une incarnation très noble du hors-la-loi chevaleresque Ross McEwen, formant un couple crédible avec la belle Frances Dee (Vaudou, Les Quatre Filles du docteur March, Le Bel Amour), et pour cause, puisque les deux comédiens étaient mariés dans la vie. Comme souvent dans ce type de production, les seconds rôles sont parfaits, qu’il s’agisse de Charles Bickford dans le rôle de Pat Garrett ou de Joseph Calleia, déjà évoqué. Quant à la mise en scène élégante et efficace, elle est signée Alfred E. Green, pur cinéaste de studio dont on ne sait finalement pas grand-chose. Prolifique dès les années 1920 et jusqu’au début des années 1950, il a tourné une pléthore de films B mais aussi une poignée de productions de prestige avec de grandes vedettes, notamment Mary Pickford et Barbara Stanwyck (excellent Liliane, en 1933). Il permit même à Bette Davis de remporter son premier Oscar en 1935 grâce à son interprétation dans L’Intruse. Il fait partie de ces réalisateurs-artisans qui, malgré quelques belles réussites, n’auront pas marqué l’histoire du cinéma.

Synopsis : En arrivant à Santa Maria, au moment où le nouveau shérif, Pat Garrett, prend ses fonctions, Ross McEwen espère obtenir de la banque un prêt de 2.000 $, indispensable à la survie du ranch de son père. Essuyant un refus, il prend l’argent de force, non sans laisser une reconnaissance de dette et la promesse d’un remboursement. Furieux, le banquier met sa tête à prix. McEwen prend la fuite, traqué par Garrett et sa milice.

SUPPLEMENTS

Si le film était déjà sorti en DVD chez Sidonis sous le titre 3000 $ mort ou vif, nous vous recommandons évidemment de porter votre dévolu sur cette nouvelle édition, la première au format blu-ray, qui bénéficie d’une belle restauration de l’image et d’un artwork réussi.

En termes de suppléments, en revanche, la quantité nuit hélas à la qualité. Sidonis a en effet décidé d’ajouter aux présentations du film par (feu) Bertrand Tavernier, Patrick Brion et Yves Boisset, déjà proposées sur le format DVD, une quatrième présentation par Noël Simsolo. Si les intervenants sont évidemment parfaitement légitimes et leurs propos intéressants (hormis ceux de Boisset, peu inspiré cette fois), le spectateur se serait volontiers contenté de deux présentations. Laisser carte blanche à quatre personnes a en effet pour résultat que bon nombre de clés d’analyse et d’éléments de contexte sont répétés plusieurs fois et finissent par lasser. Pour ce film, les présentations aussi inspirées que documentées de Bertrand Tavernier et Patrick Brion auraient par conséquent largement suffi.

Détail des bonus :

Présentations du film par :

  • Bertrand Tavernier (25 min)
  • Patrick Brion (11 min)
  • Yves Boisset (11 min)
  • Noël Simsolo (12 min)

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Le Cuirassé Potemkine (1925), de Sergueï Eisenstein : de la propagande au firmament du septième art

Le talent d’Eisenstein fut initialement mis au service de la machine propagandiste soviétique. Un siècle plus tard, le temps a débarrassé ce film de toute la dimension polémique attachée au régime criminel. Ne reste aujourd’hui plus que la substantifique moelle du génie de son metteur en scène.

Le Grand Duel (1972), de Giancarlo Santi : pour quelques plans de Leone

Non dépourvu de plans géniaux – notamment son duel final – et illuminé par le magnétisme de Lee Van Cleef, le film est néanmoins écrasé par le modèle leonien, dont tous les codes sont scrupuleusement respectés. Les suppléments sont généreux et sympathiques… mais eux aussi très imparfaits.

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.