L’Étrange Festival 2026 : Tormento, souviens-toi le jugement dernier

Le documentariste mexicain Olallo Rubio troque le pamphlet pour la morgue. Adapté du film paraguayen Morgue, Tormento transforme un postulat de série B en purgatoire psychologique, porté par une Natalia Solián au bord de l’insomnie.

Il existe des lieux qui n’attendent qu’un scénario pour recracher leur mémoire. L’ancien hôpital des convalescents du Centro Médico Nacional Siglo XXI à Mexico en est un. Abandonné depuis le séisme de 1985, il a servi de morgue improvisée pendant la pandémie, empilant les deuils avant même qu’on y tourne quoi que ce soit. Olallo Rubio n’a pas eu besoin d’inventer la hantise du décor. Il lui a suffi d’y injecter la sienne, tissée de ses propres paralysies du sommeil, pour que les murs et les portes se mettent à respirer avec son personnage.

Le sommeil des coupables

En revanche, le postulat est emprunté à Morgue, petit film paraguayen d’Hugo Cardozo sorti en 2019, où un vigile se retrouve enfermé pour la nuit dans une chambre froide qui ne le laissera pas en paix. Le squelette narratif tient en une phrase, et c’est bien là sa force. Mais là où le film original jouait la carte du survival horror artisanal, Rubio change le genre du personnage, la nature de sa faute, même si le téléphone a un autre intérêt, et surtout l’ambition du geste. Brenda, agente de sécurité insomniaque interprétée par une Natalia Solián à fleur de peau, n’a pas victime d’un accident paranormal. Elle a renversé un inconnu et pris la fuite. Le film ne raconte pas une malchance, il met en place son procès.

Cela suffit à faire basculer Tormento du côté du film de maison hantée et de fantômes qui se déploie autour d’une conscience. Les ombres qui rôdent dans les sous-sols de l’hôpital ne cherchent pas à faire sursauter, mais à faire avouer quelque chose. Rubio l’a répété en interview, il ne s’intéresse pas aux jump scares mais au châtiment intérieur, à cette question qui ne se résout pas avec la logique. Peut-on vivre avec soi-même après un geste irréparable ? Le cinéaste marie ses deux obsessions, la culpabilité et la punition qui en découle, avec une sobriété qui force le respect. Peu d’effets, beaucoup de silence, un travail de la composition et l’usage du hors-champ qui laisse travailler le spectateur.

Cette rigueur se lit d’abord dans la fabrique du film. Montage et cadrage sont pensés comme un étau qui se referme lentement sur Brenda, plan après plan, jusqu’à ce que sa fatigue devienne la nôtre. On sent que cette femme ne passera pas une bonne nuit, et que son épuisement physique n’est que le symptôme visible d’un naufrage plus vaste. Elle ne contrôle plus grand-chose, ni ses choix, ni sa raison, et Tormento filme cette dépossession avec une économie de moyens qui a du panache. Le sound design fait le reste du chemin, insufflant à l’expérience une texture presque tactile. On regrettera qu’il s’appuie parfois sur des gimmicks trop identifiés, ces grincements et ces respirations qui rappellent que la mise en scène n’ose finalement pas grand-chose de neuf. Il s’agit d’abord de bien faire les choses, mais c’est parfois trop mécanique pour que le frisson nous accompagne au-delà du générique.

L’expiation nocturne

Reste que la sincérité du geste emporte l’adhésion. On comprend sans peine pourquoi Tormento a trouvé son public au Mexique, où il s’est hissé au box-office national. Son dénouement, en particulier, a l’intelligence de ne pas trancher à la place du spectateur. Peut-on vraiment se faire pardonner ? Peut-on tout recommencer, ou faut-il simplement apprendre à savourer sa défaite, vaincu par la hantise qu’on a soi-même convoquée ? La question reste ouverte, et c’est elle qui hante le plus longtemps, bien après que les lumières de la morgue se rallument.

Il y a quelque chose de vraiment habité dans ce huis-clos, qui pousse son héroïne au repentir sans jamais lui offrir l’absolution. Tormento ne réinvente pas le film de maison hantée, il le retourne comme un gant pour y loger une conscience à vif. Une bonne surprise en compétition qui laisse le spectateur seul face à ses propres zones ombres.

Ce film est présenté en compétition internationale à l’Étrange Festival 2026.

Tormento – fiche technique

Réalisation : Olallo Rubio
Scénario : Olallo Rubio, Hugo Cardozo
Interprètes : Natalia Solián, Hoze Meléndez, Fernando Banda, Isabella Arroyo
Photographie : Emiliano Villanueva
Montage : Juan Fontana de Rosas, Cito Garcia
Musique : Manuel Riveiro, Javier Umpierrez
Production : Rodrigo Bello, Rodrigo Trujillo, Alejandra Vidal
Société de production : BH5 Studios
Pays de production : Mexique
Durée : 1h20
Genre : Épouvante-horreur

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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