La solitude des professeurs est infinie n’est pas un roman sur l’éducation nationale, c’est un roman sur l’incandescence et la foi. Yannick Haenel y convoque ses années de collège comme on convoque un fantôme – pour mieux les transfigurer par la langue, la mémoire et la folie douce. Entre traversée des enfers administratifs et éclats de joie sauvage, ce livre-poème creuse en secret la brêche par où la littérature sauve la vie, et où l’enseignement redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une aventure spirituelle, charnelle, insensée.
La passion de Yannick Haenel
Il est des livres qui naissent des nerfs et des viscères, d’autres qui émanent de la rosée, du lac, du feu ou de la poudre des nuages. La Solitude des professeurs est infinie, de Yannick Haenel, appartient sans conteste à cette seconde famille. C’est un livre-élan, un livre-miracle, un roman-poème ivre et illuminé. Un livre-chant où « les phrases baignent dans le temps » et « où la mémoire de l’amour nage à l’intérieur des phrases« .
Son héros, Jean Deichel– dont le nom pourrait aussi bien évoquer Jean des cieux ou la fête des coquillages nacrés à Chelles – est le double du narrateur, lui-même miroir de l’auteur, ancien professeur de lettres en collège avant de démissionner. Ce texte est le roman halluciné et hallucinant des années d’enseignement de Jean-Yannick-des-cieux : une traversée des abîmes et des lueurs, des solitudes et des servitudes que tout enseignant connaît, peu ou prou, au fil de sa carrière.
« C’est en étant prof que j’ai commencé à vivre- à avoir une existence »
Avec une précision fiévreuse et une rigueur voluptueuse, Haenel y raconte l’asservissement, l’humiliation, la violence, la déréliction, l’angoisse inlassable, la vie aux aguets – mais aussi la joie pure, la ferveur tenace, la beauté échevelée de ceux qui s’obstinent à transmettre, dans un désir presque sacrificiel. Il travaille sa mémoire pour nous offrir des réminiscences poétiques et spirituelles, vibrantes et drôles des péripéties de son personnage de prof-poète, toujours enivré et révolté, toujours tourné vers la grande chose écrit Yannick Haenel dans des pages admirables. Lorsque l’ennui menace d’enliser une salle de cours tout à coup recouverte d’obscurité d’hiver de morne existence de renoncement ou d’absence de passion, Jean Deichel tente une déclaration: celle où il dit pourquoi il se lève à 5 heures du matin tous les jours. Pour aller au coeur des choses. Pour se sentir vivant, absolument vivant et sauter dans l’élargissement de l’existence.
Là surgit à l’intérieur de la solitude et des tourments vécus, monte à l’intérieur du tissu du livre une grâce infinie, un chant de rébellion et de communion pour tous ceux qui essayent -professeurs ou pas- de s’y tenir, de tenir debout dans leur enthousiasme. Car il n’y a pas d’autre vérité que celle de l’enthousiasme.
L’expérience permanente du langage: la vie est un roman
Ce qui fascine par-dessus tout, c’est le rapport de l’écrivain à la littérature : la sacralité dont il l’empreint, son embrasement, sa façon de faire faire à son personnage l’école buissonnière – ou plutôt le jardin d’Éden –, de le faire glisser hors de l’ordre des choses. Avec ce texte inspiré et mystique, Yannick Haenel atteint ce grain de folie qui rend la vie plus claire, plus intense, ce point de réel intenable où à chaque instant tout est perdu et tout nous sauve.
C’est de la haute littérature, de littérature rouge qui enflamme, de celle qui agit immédiatement sur les sens, modifie nos souvenirs, les ravive, les anime, de celle qui brûle nos mémoires et nos cœurs. Un roman amoureux de la vie-braise, du désir fou, de la langue, du souffle, de la nature ; amoureux de l’insurrection et de l’ivresse du temps braconnier – le temps volé à la norme, aux conventions, aux diktats, aux cynismes surtout. Un roman épris de l’Idée même du romanesque.
» Nous portions une bougie allumée d’un bout à l’autre de l’heure du cours; elle n’arrêtait pas de s’éteindre et nous n’arrêtions pas de la rallumer »
En filigrane, pourtant, Haenel creuse le constat d’une société qui mène à l’assassinat de Samuel Paty. Mais jamais son livre ne cède au sociologique ni au désenchantement. Il fait plutôt miroiter l’âme héroïque et archéologique, la source de ce qui fait roman : l’aurore du récit, le surgissement du chant et la passion de la rédemption.