Après L’Étreinte, Jim et Laurent Bonneau se retrouvent pour un nouveau récit habité. Un simple road trip entre amis y fait figure de révélateur. Une traversée des silences, des absences et des liens invisibles qui continuent d’unir les vivants aux disparus. Les Adieux ne durent jamais confirme la singularité d’un duo qui préfère les émotions diffuses aux effets spectaculaires.
Il ne faut pas attendre de Jim et Laurent Bonneau un spectacle échevelé ou des rebondissements d’ampleur biblique. Leurs personnages sont constitués de chair et d’émotions, et c’est à travers cela que les deux auteurs expriment des enjeux autour desquels chaque lecteur peut se positionner et s’identifier.
Tout commence avec une étonnante simplicité. Mattéo embarque ses deux meilleurs amis, Victor et Lennon, dans ce qui devait ressembler à une escapade estivale. En chemin, il leur révèle la véritable raison de leur départ : vider la maison de son père, mort trois mois plus tôt. Un homme qu’il n’a pratiquement jamais connu et dont il pense ne rien avoir à attendre.
C’est l’apparition de mystérieux post-it portant les mots « Je suis toujours en vie » qui va agir comme un élément perturbateur. Mattéo ne sait que croire. S’agit-il d’une plaisanterie de mauvais goût, ou y a-t-il quelque chose à creuser ? Le deuil cesse d’être un événement pour devenir un état, une présence paradoxale qui accompagne chacun des pas de Mattéo.
Mais réduire Les Adieux ne durent jamais à une histoire de deuil serait passer à côté de sa richesse. L’album parle tout autant de cette jeunesse qui regarde l’avenir avec un mélange de désinvolture et d’inquiétude. Les trois amis jouent de la musique, rêvent de concerts, plaisantent, se chamaillent, tombent amoureux. Ils grandissent, et leur amitié constitue le véritable socle du récit. Une amitié imparfaite, faite de maladresses et de solidarité, mais qui compte vraiment. D’ailleurs, Mattéo n’a pas choisi par hasard ces deux amis pour l’accompagner. Il avait besoin d’eux.
Graphiquement, Laurent Bonneau poursuit une recherche qui lui est propre depuis plusieurs années. Une palette dominée par les jaunes brûlés, les ocres, les oranges et les sépias baigne l’ensemble, quelque peu onirique, dans une lumière de fin d’été. Certaines planches tiennent presque de la toile impressionniste, où la couleur semble raconter autant que les mots et les actes.
Le rythme a ceci de particulier qu’on est dans l’anodin, parfois même dans la contemplation, le temps de planches muettes. Les Adieux ne durent jamais fait fi de toute intrigue classique. Les auteurs préfèrent dérouler des fragments d’existence, lesquels témoignent en retour des affects des protagonistes. Ceux qui acceptent de se laisser porter apprécieront une œuvre qui narre la lente transformation intérieure de ses personnages. Leurs attentes, leurs incertitudes, mais aussi ce qui les maintient ensemble. Et à cet égard, tout prend sens : un désir ardent né quasi instantanément, la scène musicale ou une conversation avec une demi-sœur inconnue.
Jim et Laurent Bonneau signent une œuvre pudique et sensible, amarrée à trois jeunes hommes qui se découvrent à la fois à eux et aux lecteurs. Il est beaucoup question de manque dans l’album, sans forcément que le mot soit verbalisé directement. Chacun est en quête d’une chose. Et si c’est à trois qu’ils initient le chemin vers elle, c’est seul qu’ils le termineront.
Les Adieux ne durent jamais, Jim et Laurent Bonneau
Bamboo, 1er juillet 2026, 328 pages