Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Cinq destins. Une mer. Une corde tendue entre la vie et l’abandon. Brandt Anderson entrelace ses récits avec une élégance rare : ses personnages se croisent sans se connaître, se répondent sans se voir. Docteur, soldat, passeur, poète, gardes-côtes grecs – chacun cherche sa rive. Le montage, fluide et haletant, transforme la survie en suspense et l’exil en épopée intime. Le Passage ne raconte pas la crise des réfugiés. Il délivre une expérience d’existence et de transformation. Il vous fait éprouver, plan par plan, ce qu’une vie d’exilé, de réfugié, d’homme peut être.

I Was a Stranger

L’ambition romanesque de Brandt Anderson irrigue Le Passage (titre original I Was a Stranger) d’un mouvement ample, vibrant, fascinant, à la fois fluide et complexe, fervent et haletant, bouleversant et profondément humain. Le film s’ouvre sous la bannière de Shakespeare, hanté par le tragique d’une condition humaine déshéritée, souvent réduite à l’impuissance face à des situations morales impossibles.

Ce passé du titre original – I was a stranger – interroge. Qui parle ? Anderson lui-même, réalisateur et narrateur intérieur des cinq récits qu’il tisse avec énigme, suspense, opacité et maîtrise. Cet homme-récit a vécu et travaillé dans les camps de réfugiés syriens. Activiste et artiste américain, Brandt Anderson est le fondateur de The Reel Foundation, qui a pour vocation de permettre aux réfugiés et aux individus issus de communautés marginalisées de partager leurs histoires à travers l’art. Le Passage est son premier long-métrage, issu de son court-métrage primé Refugee. De cette expérience directe, sincère, inspirée, il livre un film-événement. Un film cathartique.

Le Passage n’est pas un film sur les réfugiés. C’est un film où vous êtes le réfugié. Où vous êtes le sauveteur impuissant. Où vous êtes, peut-être, le pire (le personnage complexe d’Omar Sy) ou l’héroïsme du sauveur (le charisme compassionnel de Constantine Markoulakis). Un film accueillant une réflexion. Nécessaire.

Le contexte géopolitique – la guerre en Syrie, les réfugiés en route vers la Grèce – et l’écriture chorale d’Anderson, qui segmente et enchevêtre les histoires avec un sens aigu du montage, participent d’une écriture brillante. Celle-ci réussit à concilier la force du thriller (ses coupes, ses suspenses) et la puissance émotionnelle du drame réaliste, pris dans une dimension épique.

Anderson choisit de nous faire ressentir ce qu’est un réfugié sur un canot de sauvetage en pleine tempête, tout autant que de nous mettre dans la peau des sauveteurs – gardes-côtes grecs (admirable Constantine Markoulakis, qui fait sentir sa honte, sa culpabilité, son impuissance mêlée à son désir d’héroïsme). Mais surtout, Le Passage nous place face à nos propres visages d’hommes, de femmes, d’enfants : que ferions-nous, nous spectateurs, dans ces situations où les droits humains sont bafoués, où la guerre défigure l’éthique ? Omar Sy, en passeur abject, apporte au film son intensité ambivalente.

Le Passage est un vrai thriller et un drame humain, construit sur une montée en tension permanente, servi par une narration fragmentée, stylisée, et des acteurs tous habités. Une œuvre bouleversante, d’une puissance romanesque rare, sur cette corde tendue – fragile et vitale – vers l’humanité.

Et pour le plaisir, la citation de Shakespeare, tirée de la pièce Sir Thomas More, en prologue du film :

Imagine that you see the wretched strangers.
Their babies at their backs and their poor luggage,
Plodding to the ports and coasts for transportation.
And that you sit as kings in your desires,
Authority quite silent by your brawl,
But chartered unto them.
What would you think: To be thus used?
This is The Stranger’s Case.
And this is your mountainish inhumanity.
Imaginez que vous voyez ces misérables étrangers,
Leurs bébés sur le dos et leurs pauvres bagages,
S’acheminant vers les ports et les côtes pour s’embarquer,
Et que vous trôniez, rois comblés de vos désirs,
L’autorité tout à fait muette devant votre tumulte,
Mais que des droits leur soient reconnus.
Que penseriez-vous d’être ainsi traités ?
Voilà la cause des étrangers.
Et voilà votre inhumanité montagneuse.

Retrouvez également notre critique de Deauville 2024.

Le Passage – bande-annonce

Le Passage – Fiche technique

Titre original : I Was a Stranger (anciennement The Strangers’ Case)
Réalisation : Brandt Andersen
Scénario : Brandt Andersen
Interprètes : Yasmine Al Massri, Yahya Mahayni, Omar Sy, Ziad Bakri, Constantine Markoulakis, Jason Beghe
Photographie : Jonathan Sela
Montage : Jeff Seibeneck
Musique : Nick Chuba
Société de production : Philistine Films
Pays de production : États-Unis, Jordanie, Turquie, Grèce
Distribution : Nour Films
Année de production : 2024
Durée : 1h37
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 8 juillet 2026

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