« Pour quelques miettes de pain » : mémoire en éclats d’une Pologne sous tension

Entre autobiographie et chronique nationale, Pour quelques miettes de pain déploie le récit d’une jeunesse façonnée par les secousses politiques d’une Pologne post-communiste. À travers une trajectoire intime, Kasia Babis ausculte les fractures sociales, l’emprise religieuse et les désillusions démocratiques d’un pays en mutation, où grandir revient à apprendre à résister.

Dès les premières pages, Kasia Babis narre un territoire instable, un pays dont les lignes de faille se réaffirment après la chute du communisme. Née en 1992, à l’aube d’une Pologne libérée du joug soviétique, elle appartient à cette génération charnière qui n’a pas connu directement l’oppression du régime, mais qui hérite de ses cicatrices, aussitôt recouvertes par les promesses inégales du capitalisme.

Le récit déborde volontiers, glisse du souvenir personnel vers une fresque politique d’une remarquable clarté. L’histoire se loge dans les corps fatigués des mères, dans les conversations d’adolescentes, dans les silences lourds d’une société travaillée par ses contradictions. On note l’opposition persistante entre deux Polognes : l’une héritière d’un développement industriel ancien, l’autre marquée par le retard et la ruralité. Ce clivage irrigue les trajectoires familiales et conditionne les possibles.

Le passage au capitalisme, décrit avec acuité, n’a rien d’une libération. Il apparaît comme une mauvaise herbe qui pousse trop vite, bat en brèche les structures collectives sans garantir une prospérité partagée. La privatisation, la précarisation, la montée du chômage constituent autant de phénomènes qui redessinent les hiérarchies sociales et installent durablement une insécurité économique. Kasia Babis excelle à montrer comment ces transformations macroscopiques s’infiltrent dans les existences les plus ordinaires, microscopiques.

À cette brutalité économique s’ajoute une recomposition idéologique tout aussi déterminante : le retour en force de l’Église catholique. Figure tutélaire omniprésente, Jean-Paul II incarne à la fois une fierté nationale et un instrument d’encadrement moral. L’éducation, largement confiée à l’institution religieuse, façonne une « génération Jean-Paul II » sommée d’adhérer à un modèle conservateur, notamment en matière de sexualité et de rôle des femmes. Là encore, la liberté tant espérée marque le pas.

Le tournant politique de 2005, avec l’arrivée au pouvoir du parti Droit et Justice, fait passer la jeune démocratie polonaise aux discours nationalistes et conservateurs, qui gagnent en légitimité. La catastrophe de Smolensk en 2010, où périt notamment Lech Kaczyński, est instrumentalisée politiquement et alimente un climat de suspicion et de peur qui consolide le pouvoir en place…

Pour quelques miettes de pain ne se réduit toutefois pas à un constat désenchanté. C’est aussi le récit d’une prise de conscience, d’un éveil politique. Il ne s’agit pas de croire naïvement en la politique, mais de tenter, malgré tout, d’y inscrire une voix dissidente. Le roman graphique atteste de la conscience aiguë que les droits peuvent reculer, que les conquêtes sociales ne sont jamais acquises, que l’histoire ne progresse pas en ligne droite. En cela, le parcours de Kasia Babis dépasse le cadre strictement polonais et entre en résonance avec d’autres jeunesses européennes, confrontées aux mêmes crispations identitaires, aux mêmes fractures économiques, aux mêmes combats pour l’autonomie des corps et des vies.

C’est ce qui en fait une oeuvre particulièrement recommandable.

Pour quelques miettes de pain, Kasia Babis
Les Aventuriers d’ailleurs, février 2026, 240 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet. 

« Mudlarks » : l’enfance de Dickens

En imaginant la rencontre du jeune Charles Dickens avec Oliver, enfant des rues et alouette de la Tamise, Philippe Charlot et Manu Cassier font de Mudlarks le récit d’une double initiation : celle d’un garçon brutalement confronté à la misère londonienne et celle d’un futur écrivain découvrant, au contact des oubliés, la matière humaine de son œuvre.