Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long-métrage du Slovène Olmo Omerzu, Pour Klára embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l’Adriatique pour mieux l’observer se noyer à sec. Un drame familial d’une subtilité redoutable, porté par un regard qui n’accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Il y a quelque chose d’un peu cruel dans ces premières images. Des corps huilés s’étirent sur des serviettes de plage. Des ventres ronds, des peaux dorées, des touristes qui somnolent dans le bruit des vagues. Olmo Omerzu filme la station balnéaire comme un inventaire de la chair ordinaire, sans pudeur, sans voyeurisme non plus. Juste cette façon qu’ont les vacances de mettre les corps à nu, au sens propre comme au figuré. Et dans ce tableau presque trivial, Klára (Dexter Franc) ne s’y retrouve pas. Elle esquive les photos de groupe et ne supporte pas de voir son reflet dans le regard des autres, surtout dans sa famille. À 17 ans, son corps lui est devenu étranger.

Klára souffre d’anorexie, plus précisément d’un trouble du comportement alimentaire (TCA), cette catégorie large qui regroupe des rapports douloureux et distordus à la nourriture et à l’image de soi. Ce n’est pas un film sur l’anorexie, attention. Le réalisateur slovène ne cherche pas à expliquer, ni à instruire sur son cas. Il observe et il estime que la maladie ne surgit jamais seule.

Thin family

La réponse se trouve dans cette famille. David (Barry Ward), le père irlandais un peu désemparé, qui espère que le soleil et l’Adriatique vont faire le travail que lui n’a pas su faire. Laura (Barbora Bobuľová), la mère slovaque absente du voyage mais pas de l’histoire. Et puis Teo (Antonín Chmela), le petit frère, qui navigue entre les tensions comme un poisson dans un aquarium trop petit. Il reste silencieux, toujours là, mais jamais vraiment considéré. La séparation des parents a tout fragilisé. Chacun porte ses propres peurs, ses propres non-dits, et tout le monde fait semblant que tout va pour le mieux.

Pour qui connaît le cinéma d’Omerzu, ce décor de vacances qui tourne mal résonne avec Family Film, son deuxième long métrage, où des parents partaient en mer et dérivent, laissant leurs deux ados se débrouiller seuls face au monde. Là aussi, une absence parentale, là aussi des enfants livrés à eux-mêmes dans un espace de liberté qui vire à l’inquiétude. Mais Family Film gardait une dimension d’aventure presque burlesque, avec le chien perdu sur une île déserte et les enfants qui jouent aux adultes. Pour Klára resserre l’objectif. Fini l’espace ouvert, le grand air, la métaphore filée. Ici tout se passe dans les corps, les silences et les repas. Le cinéaste passe de l’aventure à l’intime.

Ce qui fait la force du film, c’est justement cette attention portée aux marges de chaque scène. Klára qui s’éveille à son désir, lentement, maladroitement, dans les bras de Denis (Timon Šturbej)— un garçon du coin, charismatique dans sa rudesse, aussi mystérieux que potentiellement dangereux. Teo qui mange ce qu’on lui sert et attend qu’on s’occupe un peu de lui aussi. Ce sont des adolescents qui avancent dans leur construction identitaire à leur propre rythme, dans un monde d’adultes qui ne regardent pas vraiment. On pense parfois à Mommy de Xavier Dolan, cette façon de filmer la famille comme un espace d’amour impossible, où les liens les plus forts sont aussi les plus abîmants, et où vouloir sauver quelqu’un peut ressembler à l’étouffer.

Portraits d’une famille malade

Puis vient la rupture — qu’on vous laisse découvrir — au retour de la famille. L’état de Klára empire jusqu’à l’hospitalisation. La deuxième partie du film bascule dans un registre plus trouble, presque baroque. David et Laura, séparés mais réunis par l’urgence, vont tout faire pour maintenir leur fille en vie. Et quand les moyens ordinaires s’épuisent, ils n’hésitent pas à manœuvrer dans l’ombre, à user de ruses, de manipulation affective, quitte à franchir des frontières qu’on n’ose pas toujours nommer. Sans en dévoiler davantage, le plaisir du film tient en partie à la façon dont ce dispositif se déploie, et il serait dommage de le divulguer ici. Ce qu’on peut dire, c’est qu’Omerzu ne juge pas ces parents. Il les montre dans toute leur contradiction : ils mentent par amour. Et ça fonctionne. Ce qui est peut-être le plus dérangeant.

Ce que le film interroge en creux, c’est notre rapport permanent à l’image que l’on renvoie aux autres. Klára fuit les photos car elle ne supporte pas d’être vue comme elle est. Les parents se dissimulent également car ils ne supportent pas d’être vus à travers leur échec conjugal. Toute la famille performe alors une normalité qu’elle n’a plus, laissant Klára dériver dans une illusion. Et dans ce microcosme familial, Omerzu lit quelque chose de plus large : une tendance sociale profonde, ce besoin collectif de paraître intact, de lisser les aspérités, d’afficher la bonne photo de vacances même quand tout part à la dérive.

C’est pourquoi le plan final est si glaçant. Face à une table dressée, avec du poisson au menu, les personnages mangent ensemble, se parlent et semblent presque heureux. Une image de famille reconstituée, belle et fausse, qui ressemble exactement à la photo de groupe que Klára refusait de prendre au début. Tout le monde sourit, mais personne ne dit la vérité.

Pour Klára ne guérit rien et ne résout rien. Olmo Omerzu filme juste, avec une élégance un peu cruelle, comment nous apprenons tous — en famille ou en société — à faire semblant que tout va bien. Et comment cette performance collective, transmise de génération en génération, peut finir par rendre malade.

Pour Klára – bande-annonce

Pour Klára – fiche technique

Titre original : Nevděčné bytosti
Réalisation : Olmo Omerzu
Scénario : Olmo Omerzu, Nebojša Pop-Tasić, Kasha Jandáčková
Interprètes : Barry Ward, Dexter Franc, Barbora Bobuľová, Timon Šturbej, Antonín Chmela
Photographie : Kryštof Melka
Décors : Antonín Šilar
Maquillage : Przemysław Smoliński
Sound designer : Michał Fojcik
Costumes : Zuzana Formánková
Montage : Jarosław Kamiński PSM
Musique : Monika Omerzu Midriaková
Directeurs de production : Michal Sikora, Zuzana Zmítková
Production : Jiří Konečný
Société de production : Endorfilm
Pays de production : République tchèque, France, Croatie, Slovénie, Pologne
Société de distribution : Epicentre films
Durée : 1h50
Genre : Drame
Date de sortie : 8 avril 2026

Pour Klára : mange, existe, aime
3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.