Father Mother Sister Brother : la famille dans tous ses états

Avec ces trois récits subtilement reliés, Jim Jarmusch évoque le rapport qu’entretiennent les adultes à leurs parents âgés. Les deux premières parties racontent l’éloignement que le temps a créé, suscitant un malaise. Dans la troisième partie, les parents viennent de mourir. Ne reste alors qu’un poids, encombrant lui aussi. Un constat magistralement orchestré, entre ironie et gravité, et un authentique geste de cinéma.

Un triptyque inégalement réparti

Deux adultes, un homme et une femme, rendent visite à leur père. Deux autres, deux femmes, rendent visite à leur mère. Deux autres enfin, un homme et une femme jumeaux, se retrouvent suite à la disparition tragique de leurs parents. A travers ces histoires, Jim Jarmusch interroge la relation des enfants, devenus adultes, à leurs géniteurs âgés. Un triptyque qui se divise non pas en 1+1+1 mais en 2+1. Les deux premières histoires, en effet, se répondent, quand la troisième prend une sorte de contrepied. Mais les trois récits sont liés entre eux par de nombreux fils rouges, identifiés ici dans la première partie par le gras italique puis par l’italique simple. Paterson, déjà, jouait subtilement de multiples rappels agissant comme des énigmes à déchiffrer. Le jeu se trouve ici encore décuplé.

Le père pitoyable

Jeff (Adam Driver) et Emily (Mayim Bialik) sont en route pour la demeure reculée de leur père (Tom Waits). Comme il est de mise en pareil cas, on parle de celui-ci plutôt que de se livrer sur son propre parcours, ses blessures intimes, ses éventuelles rancœurs. Ces échanges dévoilent une sourde compétition entre les deux : Jeff a aidé financièrement à plusieurs reprises son père qui appelait à l’aide, quand Emily ne l’a fait qu’une fois, précisant qu’elle a dû affronter à cette occasion la colère de son mari – Jeff aussi, pour sa femme, mais cela ne l’a pas empêché, lui, de recommencer. Emily est venue les mains vides quand Jeff a confectionné un panier garni d’aliments pour faciliter la vie du patriarche. C’est la voiture de Jeff qu’on utilise pour se rendre sur place. L’un est le fils exemplaire, l’autre la fille rebelle. Sur la route, il croise des skateurs, filmés au ralenti : ceux-ci incarnent une certaine liberté, une insouciance, une fantaisie que Jeff et Emilt perdent lorsqu’ils retournent vers leur père ; un âge, aussi, où l’on s’affranchit, par révolte, de la tutelle de ses parents, où la force d’attraction du groupe prend le pas sur l’influence familiale.

Dès lors qu’Emily et Jeff sont dans la maison, une gêne est palpable. On use de formules conventionnelles, comme le « tu es superbe » qu’adresse le père à Emily. On note que tous trois sont vêtus du même rouge : en apparence, la famille est unie. On ne cesse de changer de place : d’un fauteuil au canapé puis au rocking-chair qui permet d’admirer le lac devant la maison. Il y a de longs silences car personne ne sait quoi dire. Un robinet qui fuit angoisse. Le lien ne passe plus que par ces objets inertes et figés que sont les photos exposées dans des cadres : souvenir d’un temps où l’éloignement que tous deux ressentent n’existait pas. Jarmusch use d’un artifice pour appuyer cette idée : une vieille expression anglaise employée par le père, incomprise de sa progéniture, « Bob is your uncle » qui signifie « et puis voilà ». Chacun n’attend qu’une chose, mettre fin au plus vite à ce moment embarrassant, et le risque n’est pas grand pour le père de proposer à ses enfants de cuisiner un petit quelque chose avec ce que vient d’apporter Jeff : l’offre est immédiatement déclinée. On pourra regretter le surjeu de Mayim Bialik dans cette scène : il n’y avait nul besoin d’en rajouter, la mise en scène faisant merveilleusement le travail.

De toute évidence, ce père est placé sous le signe de la faiblesse : on craint pour sa santé, allant jusqu’à lui demander ce qu’il prend comme « drogues », ce que l’intéressé interprète mal. (De toute façon, argue-t-il, le vrai médicament c’est l’eau, comme le disait leur mère décédée…) Il n’a rien à leur offrir à boire, au point de ne leur proposer comiquement, pour trinquer, qu’un verre d’eau. Tout juste une tasse de thé ensuite, grâce à un reste de sachet retrouvé au fond d’un placard. Mais peut-on seulement trinquer à l’eau ou au thé, demande Jeff, qui ne quitte pas les lieux sans avoir glissé quelques billets dans la main de son très précaire géniteur.

Ce premier récit nous ménage un twist savoureux, que nous ne dévoilerons pas. Disons simplement qu’il s’agit d’un mensonge. On se rappelle qu’en ouverture, un montage alterné avec la voiture cheminant dans la forêt nous montrait le père s’affairant à déplacer des objets, comme s’il rangeait la pièce – c’était tout le contraire. Et qu’il refusait obstinément que le très serviable Jeff aille jeter un œil au nouveau mur qu’il a financé ou à la voiture qui semblait en piètre état… On notera aussi le mensonge de la Rolex au bras du père, déclarée comme fausse alors qu’elle est vraie, assurera Emily, à la grande stupeur de son frère.

La mère impitoyable

Après les USA, l’Irlande, reconnaissable à ses étroites allées de maisonnettes en briques. Voici un second trio, présentant des caractéristiques communes avec le premier mais aussi quelques différences.

Une mère (Charlotte Rampling) attend pour le thé ses deux filles, Timothea (Cate Blanchet) et Lilith (Vicky Krieps). Timothea est la fille exemplaire, ce qu’exprime sa tenue (coupe sage, lunettes, jupe droite, socquettes comme une petite fille) quand Lilith, qui mérite son prénom de personnage biblique maléfique, campe la rebelle (cheveux roses, activité professionnelle 2.0, orientation sexuelle impossible à révéler à cette mère conservatrice).

Le récit commence avec l’approche en voiture : Timothea tombe en panne quand Lilith se fait déposer par sa compagne en la faisant passer pour un Uber. Premier mensonge, qui va se poursuivre pendant la dégustation du thé et des petits gâteaux : Timothea affirmera avoir décroché une promotion sans qu’on sache la part de vérité que contient cette bonne nouvelle (serait-ce un mensonge honteux à ses yeux qui l’amène à monter aux toilettes se regarder dans une glace ?), quand Lilith évoquera son amoureux, cisgenre comme il se doit. Chacune tient son rôle, une lampe judicieusement placée en arrière plan exprimant ce duel à fleurets mouchetés.

Les deux filles veulent charmer leur mère qui, au contraire du père dans le premier récit, est plutôt dominatrice. Quelques détails le montrent : la table est un étalage d’opulence qui contraste avec la première histoire ; Lilith se fait reprendre comme une gamine lorsqu’elle veut consulter son téléphone à table ; en feuilletant des opus de cette romancière à succès, Timothea craint, toujours comme une petite fille, d’être surprise en train d’enfreindre un interdit maternel. Cette position de la mère en surplomb est renforcée par de nombreux plans zénithaux sur la table abondamment garnie, là où la scène chez le père était filmée à hauteur d’homme.

Pour le reste, uniquement des invariants. Les mêmes skateurs croisés sur la route. Les mêmes propos conventionnels (« on est habillés pareil ») pour le même rouge. La même question de l’eau arrivant dans la conversation, cette fois pour questionner sa potabilité et pour en faire un ingrédient essentiel d’un thé réussi. Les mêmes photos dans des cadres montrant les deux filles n’ayant pas encore divergé dans leurs styles de vie. La même montre Rolex fièrement exhibée par Lilith. Les mêmes silences gênés, uniquement brisés par le bruit des tasses qu’on repose dans leurs soucoupes, puis complets au moment d’attendre le Uber que Lilith a extorqué à sa mère – nullement dupe de la manœuvre. La même expression « Bob is your uncle » mais formulée en périphrase.

Étant donné la symétrie des deux histoires, on s’attend à un twist comme dans la première partie. Jarmusch déçoit malicieusement cette attente. A moins que le sourire troublé de la mère restée seul devant son seuil n’en dise long sur la part de jeu que recèle son implacable assurance ?

Que racontent ces deux premiers sketches ? D’une part, la médiocrité des rapports humains, même au sein de ses proches – idée portée par l’histoire drôle de Lilith, des planètes qui ont chopé un mauvais virus, celui de l’humanité. D’autre part, le fossé que creuse inexorablement le temps entre les enfants et leurs parents. Le ton de farce grinçante des deux premiers sketches cache donc une certaine gravité.

Frère et sœur siamois

L’humeur de cette dernière partie, située à Paris (que Jarmusch aime au point d’envisager de ne plus tourner que là), est à la fois moins sombre et plus tendre. Le cinéaste force un peu le trait dans la relation qui unit ces deux jumeaux, constamment en train de se dire qu’ils s’aiment. Là où il excellait à tout exprimer par la mise en scène – qualité qui faisait déjà le sel, notamment de Broken Flowers et de Paterson -, il surligne par les dialogues ce qui n’avait pas besoin de l’être.

Tous deux nés à New York où ils ont passé une partie de leur enfance, Skye (India Mhoore) et Billy (Luka Sabbat) se retrouvent pour liquider l’appartement parisien de leurs deux parents, disparus dans un accident d’avion de tourisme conduit par eux-mêmes. Là où la fratrie se trouvait en compétition confrontée au père ou à la mère, celle-ci est soudée comme les doigts d’une main – d’où, sans doute, l’idée d’en faire des jumeaux. Au contraire de Timothea et Lilith, aux styles vestimentaires antagonistes, un blouson noir unit le frère et la sœur. Là où les enfants des deux premières histoires se trouvaient gênés, empêchés, ces deux-là sont libres au point d’assumer de prendre de la drogue, de choisir de vivre entre New York et Paris sans trop de contraintes économiques, de lâcher négligemment 10 € pour deux cafés – en lieu et place du thé, pris dans ces troquets que voulait montrer Jarmusch tant il les affectionne, par opposition au « Paris de Woody Allen ». Le père de Father exerçait un chantage affectif, la mère de Mother était castratrice, le couple uni des parents de Skye et Billy ne suscite que de l’admiration par son anticonformisme. On apprend ainsi qu’il pouvait se payer un tour en coucou mais ne payait pas son loyer. C’est la gardienne qui le révèle, incarnée par Françoise Lebrun. Pourquoi ce choix ? Puisque tout fait sens chez Jarmusch et que son film parle de famille, peut-on risquer l’hypothèse qu’il a souhaité faire référence au plus célèbre film où l’actrice apparaît, La Maman et la Putain… ?

Tous ces éléments viennent en opposition aux deux premières parties, mais l’unité du film est assurée par bon nombre d’invariants : les skateurs croisés dans la rue, l’approche en voiture (qui semblera peut-être anachronique aux Parisiens qui ne se déplacent plus de cette façon dans la capitale depuis longtemps, plus de la moitié ne possédant plus de véhicule…), les photos trouvées par Billy dans l’appartement qu’il s’est chargé de vider – elles sont désormais libérées de leurs cadres. « Bob is my uncle » revient aussi, dans la bouche de Skye, sans que Billy ne comprenne. Et jusqu’à la réponse « debatable » (« ça se discute ») que répond Skye à son frère, tout comme Emily, dans la première partie, le faisait à son père qui lui lançait, autre propos stéréotypé, qu’elle ne changeait pas avec les années.

Si Jarmusch se montre un brin moins subtil dans cette partie, il n’a pas pour autant perdu son art de la mise en scène. En témoigne la séquence dans l’appartement débarrassé de ses meubles, qui traduit le vide intérieur ressenti par une Skye vêtue de rouge. (Jarmusch raconte que c’est son assistante caméra qui a trouvé l’endroit exact qui rendait possible le panoramique circulaire permettant de balayer l’appartement.) La petite fille qu’elle fut revit lorsqu’elle s’assied sur un meuble de cuisine comme elle le faisait naguère.

Nouvelle déambulation, sur fond d’une musique soul comme Jarmusch les aime, pour rejoindre Ivry et la scène finale, de toute beauté, celle du garde meubles. Ces meubles entassés, c’est le poids que représentent, pour les enfants, leurs parents. Vivants, ils le leur font subir. Morts, il n’y a plus qu’à s’en débarrasser. « On gère ça maintenant ? » La question revient dans la bouche de l’une puis de l’autre. Mais la réponse est la même : rien ne presse.

Une saveur qui infuse lentement

Ce dernier opus s’inscrit bien dans l’œuvre de Jarmusch : recours à ses acteurs fétiches (Tom Waits, Adam Driver), soin apporté aux couleurs et aux costumes, nonchalance du ton, ironie des dialogues. Sous ses dehors de petite chose sympathique, Father Mother Sister Brother s’avère, outre un délicieux jeu de pistes, une assez féconde réflexion sur les rapports enfants-parents, quand ces derniers s’approchent de la fin. Comme celui de sa compatriote Kelly Reichardt, le cinéma de Jim Jarmusch est à combustion lente, comme les arômes d’une tasse de thé. Il ne s’y passe pas grand chose, mais ce peu de choses contient un monde se révélant après coup. Modestes de prime abord, ces films-là laissent souvent au spectateur une trace durable. Lion d’Or de Venise mérité.

🎬 Bande-annonce : Father Mother Sister Brother

🎬 Father Mother Sister Brother – Fiche technique

Titre original : Father Mother Sister Brother
Réalisation : Jim Jarmusch
Scénario : Jim Jarmusch
Décors : Marco Bittner Rosser, Mark Friedberg
Costumes : Catherine George
Photographie : Frederick Elmes, Yorick Le Saux
Montage : Affonso Gonçalves
Musique : Jim Jarmusch
Production : Joshua Astrachan, Charles Gillibert, Carter Logan, Atilla Salih Yücer
Production déléguée : Jim Jarmusch, Efe Çakarel, Jason Ropell, Zane Meyer, Anthony Vaccarello, Lorenzo Mieli, Anna Maria Morelli, Alex C. Lo
Coproduction : Conor Barry, Richard Bolger, Arielle De Saint Phalle, Marieke Tricoire, Derrick Tseng
Sociétés de production : Exoskeleton, Animal Kingdom, CG Cinema, Cinema Inutile, Hail Mary Pictures, Saint Laurent, The Apartment
Sociétés de distribution : MUBI (États-Unis), Les Films du Losange (France)
Pays de production : États-Unis, France, Irlande, Italie, Japon
Langue originale : anglais
Format : couleur
Genre : Comédie dramatique, Film à sketches
Durée : 110 minutes
Dates de sortie : Italie : 31 août 2025 (Mostra de Venise) • États-Unis : 3 octobre 2025 (Festival de New York) • France : 7 janvier 2026
Année : 2025

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Festival

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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