L’Enfant naturel face à ses semblables

Avec cet album inclassable, le dessinateur-scénariste Guillaume Soulatges ne cherche pas la facilité, au point de risquer des réactions d’incompréhension. Ayant discuté avec son éditeur avant d’acquérir cette BD (festival BD de Colomiers 2025), je profite des informations enregistrées à ce moment-là pour cette chronique.

Première information (qui a failli me dissuader d’acheter l’album), le dessinateur s’intéresse à la pornographie, du moins à la façon dont elle est représentée et perçue par des publics parfois non avertis (voir l’album Porno crade (2010) qu’il cosigne avec plusieurs autres dessinateurs). Ici, pas question de pornographie, ce qui ne veut pas dire que l’album propose une lecture confortable, alors que l’illustration de couverture irait bien dans ce sens. Cependant, on remarque qu’elle n’apporte aucune information écrite. Les mentions de titre, auteur et éditeur ne figurent qu’en quatrième de couverture. Il faut également savoir que l’intérieur de l’album ne comporte aucune couleur, mais un noir et blanc de qualité.

Le scénario

Il s’intéresse à un jeune garçon, le narrateur, dont on ne saura jamais le prénom. Il se rend à l’école alors qu’il habite une maison isolée à la campagne. La particularité de cet album, c’est qu’il se présente sous la forme d’un album au format italien comportant un dessin par page, sans dialogue. Cependant, du texte accompagne chaque illustration : les réflexions du narrateur pendant son trajet de chez lui à l’école. Au lecteur de faire l’association. Ainsi, Guillaume Soulatges cherche à nous intriguer et nous inciter à lire en allant à la pêche aux informations. Autre élément déconcertant concernant le début, aucune silhouette humaine n’apparaît avant la page 10. Et encore, le décompte reste bloqué à 1 jusqu’à la page 14 (numérotation à vrai dire inexistante) où on peut supposer découvrir l’aspect physique du narrateur.

Les illustrations

Elles vont de lieux isolés dans la campagne à des vues de plus en plus urbaines à mesure que le narrateur s’approche de l’école. Parmi les informations éditeur, il faut savoir que le dessinateur travaille à partir de photographies et que les lieux qu’il représente sont complètement dispersés de par le monde, ce qui ne nuit pas à l’unité de l’ensemble grâce à l’ambiance créée (style graphique associé au texte). D’autre part, les physiques des personnages représentés sont déformés non pas pour préserver leur anonymat, mais pour donner des indications sur les personnalités qui peuplent cette BD. L’album est donc à classer dans la catégorie BD… faute de mieux. On pourrait préférer l’option livre illustré. Mais cela pourrait laisser croire qu’il soit destiné à un public jeune, ce qui n’est pas le cas.

Le style graphique

Il est à la hauteur de ce qu’on observe sur l’illustration de couverture, avec un trait sûr et élégant et une façon de faire apparaître les détails par une technique qui s’apparente au pointillisme. Tout cela permet de très bien rendre les paysages et donc la nature, ainsi que les habitations et les décors de manière générale. Par contre, dès qu’il s’agit de représenter des humains (des visages, surtout), le dessinateur use de déformations pour souligner les perversions de caractère. A noter que la mère du narrateur n’est apparemment jamais représentée, alors que le narrateur l’évoque plusieurs fois, pour la tendresse réciproque qui existe entre eux, mais aussi pour signaler qu’elle est très mal perçue dans son voisinage.

Conclusion

Guillaume Soulatges se méfie énormément de la nature humaine de manière générale. Sa représentation des individus laisse entendre que tous subissent des influences franchement négatives de leurs semblables, les pervertis s’acharnant à pervertir ceux qu’ils croisent et ne le seraient pas assez à leur goût. La perversion humaine consiste essentiellement à exercer une domination humiliante vis-à-vis de tout individu estimé plus faible que soi. Cette volonté de domination peut s’exercer sur des animaux, laissant émerger une cruauté gratuite. Souvent humilié, le narrateur va jusqu’à considérer que, lui-même amoureux de la nature (où il trouve une forme de paix, de sérénité), a été tenté de reporter ainsi ses frustrations. Cela explique son aspect physique et son isolement. En tant qu’humain ayant un certain recul, Guillaume Soulatges préfère donc largement représenter la nature où la cruauté n’existe pas, bien qu’elle ne soit pas exempte des relations dominant/dominé, chaque espèce tentant de se protéger de ses prédateurs. Il accorde cependant un certain respect aux constructions utilitaires de l’homme et très probablement aux œuvres d’art qui subliment toutes les frustrations humaines.

L’Enfant naturel, Guillaume Soulatges
Adverse : sorti le 2 octobre 2021

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3.5

Festival

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