Impasse des deux palais, Le Caire confidentiel

Publié en 1956, ce roman est le premier d’une trilogie comprenant également Le palais du désir (1957) puis Le jardin du passé (1957) qui désignent tous des lieux parmi lesquels l’Égyptien Naguib Mahfouz a passé son enfance. Cette trilogie a largement contribué à la réputation de son auteur qui a obtenu le Prix Nobel de littérature (1988) pour l’ensemble de son œuvre.

Entamer Impasse des deux palais aujourd’hui, c’est se confronter à un choc. En effet, le roman nous immerge dans la vie d’une famille cairote à la fin de la Grande Guerre. Le premier chapitre nous fait comprendre la façon dont Amina la mère se situe. Autant dire que cela peut provoquer le rejet. En effet, Amina se comporte en épouse et mère quasiment reléguée au rang d’esclave familiale. Quand son mari Ahmed Abd el-gawwad rentre le soir et lui chuchote « Bonsoir, Amina ! » elle lui répond « Bonsoir, seigneur » détail d’autant plus révélateur qu’à d’autres occasions elle l’appelle Maître. Amina accepte sa condition de femme totalement soumise aux désirs et caprices de son mari. La relation avec ses enfants est à l’avenant, celle d’une mère totalement dévouée à leur bien-être. Ils sont trois garçons, Yasine l’aîné, puis Fahmi et Kamal et deux filles, Khadiga et Aïsha. Mahfouz centre la première partie sur le père, en insistant sur tous les aspects de sa personnalité. Héritier d’une longue tradition familiale, c’est un commerçant aisé et respecté qui fait régner la crainte dans sa famille, par un aspect autoritaire jamais mis en défaut. Il va bien au-delà du simple machisme, en instaurant toutes les règles de vie dans sa famille. La principale concerne Amina qui passe ses jours quasiment cloitrée dans la maison, ne sortant qu’à de rares occasions (fêtes de famille) littéralement enveloppée dans sa mélayé, à bord d’une carriole où elle s’applique à regarder devant elle, évitant de poser son regard sur quiconque croiserait leur chemin. Par contre, Ahmed Abd el-gawwad sort chaque soir pour faire la fête avec ses amis, jusque tard dans la nuit. Il rentre régulièrement éméché. En fait, il ne se gêne pas pour entretenir autant de liaisons que cela lui chante. Et ce ne sont pas que des histoires d’amour platonique. Il s’arrange seulement pour que ces histoires restent discrètes. D’ailleurs, il aurait tendance à cloisonner sa vie, ne mélangeant pas la famille avec le travail et les amis.

Égypte et Égyptiens

Mais le roman s’intéresse aussi et en détail aux enfants de la famille, leurs centres d’intérêt et leurs aspirations. Au cœur de l’histoire familiale, chacun à son tour se trouve en personnage principal de certains chapitres. La première partie est essentiellement consacrée à l’ambiance familiale et aux relations qui lient les membres de la famille. C’est l’occasion pour Mahfouz d’évoquer de nombreux points typiques de la vie au Caire à cette époque. L’auteur en profite également pour donner une réelle épaisseur à ses personnages. Et cela va au-delà du cercle familial, pour évoquer des voisins, des employés, etc. Chacun de ses personnages a ses qualités et ses défauts. Et si le couple formé par Ahmed et Amina peut sembler un peu caricatural, leurs caractères s’affinent au fil des pages et des chapitres, de même que ceux de leurs enfants.

Évolutions

La deuxième partie est celle des changements. Ceux de la situation politique du pays s’accompagnent des changements familiaux. Les enfants grandissent et songent au mariage (avec des demandes contredisant les aspirations naturelles), sauf Kamal qui voit tout cela de son œil de gamin un peu déluré qui aimerait tout comprendre. Yasine est en fait le fils d’une première femme d’Ahmed Abd el-gawwad dont il n’a que de rares nouvelles. On peut imaginer que c’est ce qui fait de lui quelqu’un d’assez instable, peu courageux et qui finit par céder à des tendances qui apportent la honte sur sa famille, quelque chose que son père aura beaucoup de mal à gérer. Mais celui-ci a également beaucoup de mal avec l’attitude de Fahmi, son cadet. Celui-ci, étudiant, suit de très près le début de mouvement révolutionnaire qui demande l’indépendance de l’Égypte, alors sous protectorat anglais. Ce qui surprend un peu, c’est que dans la première partie, les uns et les autres se plaignent surtout de la présence des Australiens. Intelligemment, Mahfouz fait un parallèle entre la volonté d’indépendance des Égyptiens et un début de révolte familiale, même si la petite incartade d’Amina lui vaut des conséquences qui tendent d’abord à se retourner contre elle. On réalise qu’Ahmed Abd el-gawwad se satisfait finalement de la situation initiale qui lui permet de mener la belle vie, sans pour autant viser le luxe. Ainsi, il veut bien de cette révolution, mais sans que son entourage prenne le moindre risque. Et il ne se positionne que lorsque les Anglais acceptent la défaite. De même, il n’affiche que des convictions religieuses de façade, n’emmenant ses fils à la mosquée que tardivement. Il se contente d’afficher comme philosophie de vie qu’un « Dieu est grand » très passe-partout qui lui permet d’envisager de vivre éternellement de la façon qui lui permet de profiter de ce qui lui convient sans trop se poser de questions.

Un écrivain remarquable

Naguib Mahfouz convainc et séduit par sa capacité à rendre ce roman particulièrement vivant. Ahmed Abd el-gawwad et sa famille sont criants de vérité. Malgré leurs défauts et outrances, on peut s’attacher à la plupart des personnages. Très rigide à la maison, le père affiche un tout autre visage avec ses amis et même dans sa boutique. Et s’il n’est même pas religieux à l’extrême pour justifier son attitude générale, on sent le poids des traditions. Sans doute d’une intelligence très moyenne, il s’est enfermé dans des comportements ayant pour seul but de maintenir sa position de chef de famille, puisqu’il est incapable de comprendre les injustices relationnelles qu’il maintient et parfois même qu’il couvre. L’évolution de l’intrigue place clairement Mahfouz dans la lignée des écrivains qui rappellent l’impermanence de toutes choses en ce monde. Sa façon de rattacher l’histoire de la famille d’Ahmed Abd el-gawwad à celle de l’Égypte est admirable et procure de nombreuses émotions fortes. On observera pour conclure que ce roman se lit bien, malgré son épaisseur (666 pages dans Le Livre de Poche), des paragraphes souvent bien longs et très peu de dialogues. Il comprend de nombreuses indications bienvenues qui permettent de mieux situer certains détails, aussi bien culinaires que vestimentaires, mais aussi historiques, de quartiers, etc.

Impasse des deux palais, Naguib Mahfouz

JC Lattès : 1985 (traduit de l’arabe par Philippe Vigreux)

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

FFCP 2026 : 7 Days 7 People, la ballade du troubadour fauché

Sept jours, sept rencontres. Dans "7 Days 7 People", un musicien indé criblé de dettes interroge ses proches avant de choisir entre la musique et son couple. Jung Da-won signe un drame musical coréen drôle et mélancolique, sur ce que coûtent les rêves quand la stabilité frappe à la porte.

Newsletter

À ne pas manquer

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

Le monde s’est-il créé tout seul ? Entretiens avec des scientifiques

Henri Atlan « Votre question revient en fait à se demander par quoi les sociétés humaines sont animées. D’un côté nous avons affaire à des systèmes mécaniques, où les processus se déroulent de manière impersonnelle ; mais de l’autre, ce qui se passe dans la tête d’un certain nombre d’individus, ou dans leurs œuvres, leurs discours, transmis à d’autres de façon au moins partiellement consciente, peut jouer un rôle déterminant. Autrement dit, comparées aux sociétés animales, les sociétés humaines ont des propriétés spécifiques qui les font évoluer d’une manière nouvelle et beaucoup moins prédictible – plus créative pourrait-on dire -, où des facteurs originaux, liés aux phénomènes de conscience personnelle et de linguistique, donnent l’illusion d’un libre arbitre et d’une maîtrise possible de nos choix. »

L’affaire Arnolfini : enquête sur un tableau de Van Eyck

« Johannes de Eyck fuit hic 1434… » « La phrase est doublement ambiguë. Elle ne dit pas que le tableau date de 1434, mais que la scène qu’il représente a eu lieu cette année-là. Et elle se garde bien de nous informer si, de cette scène, Van Eyck fut le témoin ou le protagoniste. Elle place le tableau sous le signe du double sens. »

Starlight, une étoile qui brille vivement

« Les êtres sauvages, commença-t-il. Ça m’a toujours paru un peu erroné de dire ça d’eux. Ils ne sont pas sauvages. En tout cas, pas comme la plupart des gens le conçoivent. Observez-les. Voyez comment ils sont les uns envers les autres. Ils sont plus dociles que nous. Je crois que c’est parce qu’ils savent d’emblée comment aimer et que nous, nous devons l’apprendre. Je vois cela en eux. Comment l’amour les rend dociles. Pas seulement entre eux. La nature. Son mystère. L’attraction de la lune. Le ciel. Toute l’atmosphère qui s’en dégage. C’est ce qui m’attire. Cette grande ouverture qu’ils offrent. C’est ce que j’essaie de ressentir quand je suis avec eux. Ce que j’essaie de voir et de saisir, si j’ai de la chance. Cette authenticité. »