Mektoub, My Love : canto due, d’Abdellatif Kechiche : la perte d’une innocence

Le deuxième volet de la trilogie de Kechiche, Mektoub, My Love : canto due, passe de la lumière à l’ombre et, se détournant du clair soleil, semble s’enfoncer dans la nuit…

Après le solaire Mektoub, My Love : canto uno (2017) puis l’intermède densément sensuel et charnel de Mektoub, My Love : intermezzo (2019), Abdellatif Kechiche, pour le deuxième volet de sa trilogie fondée sur l’adaptation du roman de François Bégaudeau, La Blessure, la vraie (2011), renoue avec un cinéma plus classiquement narratif, afin de rester fidèle à la trame du roman. Fut-il bien inspiré par cette fidélité ? Rien n’est moins sûr… Cette droiture coupe d’une certaine manière le film en deux et provoque chez le spectateur la même perplexité que chez nombre de lecteurs du texte initial.

À la fin de l’été 1994, on retrouve avec un plaisir intact les personnages récurrents de la trilogie : le méditatif Amin, campé toujours aussi superbement par Shaïn Boumedine, son entreprenant cousin, Tony (Salim Kechiouche, de plus en plus réjouissant, dans la mesure où, ici, il n’hésite pas à malmener son image de charmeur), les belles jeunes femmes que sont Ophelie (Ophélie Bau) et Céline (Lou Luttiau) et qui, toutes deux, lorgnent sur le bel Amin et caressent, plus ou moins sérieusement et chacune à sa manière, le rêve de former avec lui un duo plus définitif. Avec une constance qui ne manque pas de panache – avec une honnête lucidité, aussi : car, après tout, comment tournerait le monde humain depuis des millénaires, si cet aiguillon du désir et de la chair n’existait pas, et cela, même et peut-être surtout au cœur des systèmes culturels les plus rigoristes en apparence ?—, le réalisateur, secondé par Ghalia Lacroix au scénario, n’en finit pas de célébrer la sensualité et la beauté des corps, toujours avec Marco Graziaplena à l’image. Et de cette célébration, on ne se lasse pas.

Mais deux nouveaux-venus se glissent, dès son début, dans l’intrigue, sous la forme d’un couple d’Américains en villégiature à Sète et entendant se faire servir à une heure plus que tardive dans le restaurant tenu par la mère d’Amin (Delinda Kechiche) : le réalisateur de séries Jack Patterson, interprété avec un grand naturel par André Jacobs, et sa capricieuse jeune femme, très jeune, et actrice fétiche, Jessica Patterson, campée elle aussi avec un naturel confondant, et sans doute avec un grand plaisir de jeu, par Jessica Pennington, dans ce qui semble être son premier rôle d’importance. Bien qu’habitués à ce restaurant, et sans doute en grande partie à cause de l’heure, ils arrivent comme des intrus, et ce statut finit par leur coller à la peau à l’intérieur même de l’univers de Kechiche. Ils donnent pourtant lieu à une série de scènes assez truculentes, permettant au passage bon nombre de piques aux Américains (leur cinéma, leurs acteurs, leurs pratiques alimentaires, professionnelles …). On assiste aussi à une longue et intense scène de parade pré-copulatoire sur les bords de la piscine, ainsi qu’à une plongée d’anthologie dans cette même eau, du fait de la manière dont la blessure du titre livresque s’y donne à voir… Mais cette introduction du marivaudage et du nombre trois (sans compter le quatrième, éternel spectateur, du moins dans un premier temps) casse une magie, en même temps qu’elle fait véritablement imploser la narration, en traversant d’une violence aussi américaine que bien sensationnelle le bel univers harmonieux, tendre et fluide, de Kechiche…

Mieux valait le cadre naturel de la mer et de la plage que les bords factices d’une piscine… Mais qu’importe. On sait que, dès que Kechiche retrouvera son territoire et le paysage mental qui lui est propre, il nous immergera de nouveau dans toute la beauté qui est en lui et que les magnifiques sonates et partitas pour violon de Bach.

Bande-annonce : Mektoub, My Love : canto due

Fiche Technique : Mektoub, My Love : canto due

Réalisation & Scénario : Abdellatif Kechiche, co-écrit avec Ghalya Lacroix
Acteurs principaux : Shaïn Boumedine (Amin), Ophélie Bau (Ophélie), Jessica Pennington (Jess), Salim Kechiouche, Hafsia Herzi, Delinda Kechiche, Alexia Chardard, Lou Luttiau, André Jacobs
Pays de production : France
Année de production / Sortie : 2025 (sortie en salles le 3 décembre 2025)
Genre : Drame / Romance / Comédie dramatique
Durée : entre 134 et 139 minutes selon les sources (≈2h15)
Production : Bling Flamingo, Quat’sous Films

Note des lecteurs2 Notes
3.5

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